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À Berne, l’enthousiasmant Tannhaüser de Calixto Bieito

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Berne. Stadttheater. 25-III-2017. Richard Wagner (1813-1883) : Tannhaüser, grand opéra romantique en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Calixto Bieito. Décors : Rebecca Ringst. Costumes : Ingo Krügler. Lumières : Michael Bauer. Dramaturgie : Bettina Auer. Chorégraphie : Karl Alfred Schreineer. Vidéo : Mikolaj Molenda. Avec Kai Wegner, Hermann. Landgraf von Thüringen ; Daniel Frank, Tannhaüser ; Liene Kinča, Elisabeth ; Claude Eichenberger, Vénus ; Jordan Shanahan, Wolfram von Eschenbach ; Andries Cloete, Walter von der Vogelweide ; Andreas Daum, Biterolf ; Ralf Simon, Heinrich der Schreiber ; Anna Stalder, Ein junger Hirt ; Fabio Guillelmon, Ranja Leuenberger, Arlette Isenegger, Lorin Meinen, les enfants. Chœur et Chœur auxiliaire du Konzert Theater Bern (Chef de chœur : Zsolt Czetner). Berner Symphonieorchester. Direction musicale : Kevin John Edusei.

Foto: © Philipp ZInnikerAprès sa création au Vlaamse Opera de Gand en septembre 2015, ses reprises au Teatro La Fenice de Venise et au Teatro Carlo Felice de Gênes, le Tannhaüser de (accessoirement de !) enthousiame le public du Stadttheater de Berne grâce à un engagement total des membres de la troupe de cette maison d’opéra.

Àl’exception peut-être de Tristan und Isolde, les opéras de se prêtent aux interprétations les plus diverses. C’est ainsi qu’aujourd’hui, on ne raconte plus les opéras de Wagner, on les psychanalyse. Tannhaüser n’échappe pas à ce traitement. Et lorsqu’on annonce que ce « grand opéra romantique », ainsi que l’a défini Richard Wagner lui-même, sera dirigé par l’un des enfants terribles de la mise en scène actuelle, , on se dit aller à la rencontre d’une aventure spectaculaire particulière. À cela près que, si on s’attend à voir des scènes scabreuses, force est de constater que le metteur en scène espagnol est un formidable directeur d’acteurs et que ses protagonistes d’extraordinaires complices.

Dès que résonnent les premiers accords de l’ouverture, le rideau se lève sur un amas de branchages qui s’élève lentement vers les cintres. Entre ces feuillus, une femme vêtue d’une combinaison noire déambule, jambes et pieds nus. Elle entoure les branches de ses bras, puis s’arrêtant sur le devant de la scène, le regard habité par ses désirs, elle se caresse. D’abord les hanches, puis le ventre, le cou, le visage. Peu à peu, elle effleure ses seins, puis ses mains glissent vers son sexe qu’elle masturbe lentement. C’est Vénus, se remémorant ses amours, ses passions, ses envies. Image suggestive, forte, véhiculée avec audace et conviction par (Vénus). Avec un engagement théâtral intense, habitée par la musique, par l’importance de l’instant, elle installe le climat de cette Vénus qui ne veut pas se séparer d’un Tannhaüser () qui de son côté, tente de reprendre sa liberté. Avec un réalisme admirablement gênant, Vénus attire son amant dans son érotisme. Si on admire l’intention du metteur en scène à vouloir montrer ces amours charnels sans compromis, on reste tout aussi admiratif du travail artistique et théâtral des protagonistes.

Calixto Bieito dessine ce Tannhaüser plus proche d’une aventure humaine que du romantisme entre le Bien et le Mal, ou le remords et la rédemption. Pour le metteur en scène, Tannhaüser est un drame de la dualité. Le sexe et l’amour, Vénus et Elisabeth. Et avec le saisissant tableau final des pèlerins rampant pour faire face au public, avec Venus, émergeant de cette foule, debout, triomphante, le regard conquérant, avec une Elisabeth légèrement en retrait, le message de Calixto Bieito est évident : Le sexe l’emporte.

Foto: © Philipp ZInnikerSi la mise en scène imprime à ce spectacle une force inouïe, l’engagement des chanteurs en est la pierre angulaire. À commencer par la mezzo-soprano bernoise (Vénus) dont la prestation vocale n’avait d’égale que son investissement théâtral. Depuis quelques années, nos lignes ne tarissent pas d’éloges pour cette chanteuse dont la carrière quasi exclusivement locale étonne. Quel mystère accompagne cette interprète pour qu’elle ne soit entendue que dans ce théâtre ? Dans Le Vaisseau fantôme, Salomé et plus récemment dans Lohengrin nous avions été enchantés par ses prestations. Ici, dans ce Tannhaüser, elle dépasse tout ce qu’on peut imaginer. Elle s’investit corps et âme dans un personnage qu’elle pousse aux limites de l’expression théâtrale. L’âme de son chant puissant, timbré, claironnant, d’une santé vocale inébranlable, avec une projection éclatante et lumineuse des aigus lancés comme des couteaux, des graves admirables, une voix droite, tout cela force l’admiration. Rien n’est outrageusement poitriné, un vibrato superbement contrôlé, Claude Eichenberger enchante par la beauté de sa voix comme elle désarçonne par la conviction qu’elle donne à chaque parole. Une beauté qu’elle ne porte pas uniquement dans la voix mais aussi dans l’expression théâtrale. Habitée, sans complexe, elle fait taire les scrupules qu’une femme, qu’une actrice serait en droit d’avoir avec les exigences d’un metteur en scène aussi minutieux et « limite » qu’un Calixto Bieito.

À ses côtés, le ténor suédois (Tannhaüser) n’est pas en reste. Sans posséder tous les canons du « helden ténor » wagnérien, il s’empare néanmoins de cette partition avec une aisance vocale étonnante et bienvenue en dépit des contraintes scéniques l’obligeant à chanter dans toutes les positions de son corps occupé qu’il est à ses enlacements amoureux avec Vénus. Une voix claire, semblant toujours projetée sans effort apparent.

À l’ouverture du second acte, dans une structure géométrique, violemment éclairée, vêtue d’un vaporeux déshabillé azur, l’innocente Elisabeth () s’éveille. Contrastant avec la pénombre du premier acte, on pénètre dans un autre monde, un monde lisse. Elisabeth profondément amoureuse attend Tannhaüser. Si ses prétendants s’affairent autour d’elle, elle n’a d’yeux que pour son héros. En peu de gestes, Calixto Bieito souligne les enjeux des protagonistes. Comme Wolfram von Eschenbach () portant lentement vers son cœur les chaussures abandonnées d’Elisabeth tels des icônes amoureux. Comme en un geste frère, Elisabeth étreint le pantalon de Tannhaüser. Vocalement (qui a créé le rôle dans la production originale d’Anvers et l’a repris à La Fenice de Venise) affirme une voix admirablement bien conduite, d’une belle rondeur, et d’une magnifique homogénéité. Le talent se cache dans les détails. Ainsi, la soprano oppose le personnage d’Elisabeth avec celui de Vénus, en l’interprétant d’une voix plus linéaire, plus mesurée, plus contenue pour personnifier l’image d’une femme diaphane, réservée, pure, voyant dans l’amour la véritable consécration de son être.

Foto: © Philipp ZInnikerComme galvanisés par leurs collègues de scène et par l’audacieux et intelligent travail de Calixto Bieito, les autres acteurs de cette production, tous membres de la troupe du Stadttheater, se hissent à la hauteur des protagonistes principaux. C’est ainsi que (Hermann. Landgraf von Thüringen) semble à l’aise comme jamais dans l’ampleur et la grandeur de sa voix de basse.

Pour sa part, le baryton (Wolfram von Eschenbach) investit le plateau avec une verve théâtrale extraordinaire. Dans une véritable joute physique, il ne se ménage à aucun moment pour donner corps à son personnage. Envahissant la scène de sa présence, il joue (et chante) superbement son rôle d’éconduit. Il se donne tant que la fatigue l’emporte vers de très légères hésitations dans son air O du mein older Abendstern au troisième acte, des hésitations qui donnent à sa prestation comme un sceau tutélaire à sa fragilité jaillissante.

Dans la fosse, le chef dirige un avec grande sensibilité, même si parfois, on eût aimé qu’il fasse montre d’un peu plus de vigueur plutôt que d’adopter des tempo de sénateur. Si l’on espérait de l’ensemble bernois une meilleure cohésion des cordes (en particulier des violoncelles), le bois et les cuivres se sont taillés la part du lion en étant très convaincants. Malgré quelques décalages, le Chœur du Stadttheater de Berne s’acquitte bien de sa tâche, ceci d’autant plus que la plupart du temps, les exigences de la mise en scène le confine à chanter depuis les coulisses.

Une production ovationnée par la plus grande partie du public (quand bien même on a entendu quelques timides protestations de « coincés »). Un spectacle qui devrait sans doute rester dans les annales de ce théâtre.

Crédit photographique : © Philipp Zinniker

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Berne. Stadttheater. 25-III-2017. Richard Wagner (1813-1883) : Tannhaüser, grand opéra romantique en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Calixto Bieito. Décors : Rebecca Ringst. Costumes : Ingo Krügler. Lumières : Michael Bauer. Dramaturgie : Bettina Auer. Chorégraphie : Karl Alfred Schreineer. Vidéo : Mikolaj Molenda. Avec Kai Wegner, Hermann. Landgraf von Thüringen ; Daniel Frank, Tannhaüser ; Liene Kinča, Elisabeth ; Claude Eichenberger, Vénus ; Jordan Shanahan, Wolfram von Eschenbach ; Andries Cloete, Walter von der Vogelweide ; Andreas Daum, Biterolf ; Ralf Simon, Heinrich der Schreiber ; Anna Stalder, Ein junger Hirt ; Fabio Guillelmon, Ranja Leuenberger, Arlette Isenegger, Lorin Meinen, les enfants. Chœur et Chœur auxiliaire du Konzert Theater Bern (Chef de chœur : Zsolt Czetner). Berner Symphonieorchester. Direction musicale : Kevin John Edusei.

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  • Michel LONCIN

    « Le sexe l’emporte » … soit à l’OPPOSE de la philosophie de Wagner, qui n’était certes pas … « coincé » mais dont on connaît (et admire) le « Credo » : la Rédemption par l’Amour !!! Ce, tout le long de son œuvre, à part peut-être (en encore !), « Tristan und Isolde » où l’Amour est dominé par le désir de la Mort mais, transfiguré par le Mort …

    Que le Metteur en scène Calixto Bieito, tout génial soit-il, aille lui-même se faire … « psychanalyser » !!!

  • Ilze Feldmane

    « Ainsi, la soprano ukrainienne oppose le personnage d’Elisabeth avec celui de Vénus, en
    l’interprétant d’une voix plus linéaire, plus mesurée … » Liene Kinča est
    une soprano LETTONE, de la Lettonie qui se trouve très loin d’Ukraine, qui
    n’est pas un pays slave. En plus R. Wagner a vécu et travaillé plusieurs années
    à Riga, la capitale de la Lettonie, de ce fait c’est un pays assez riche s’il
    s’agit de la tradition opératique et wagnérienne.

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