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A Gand, un déroutant Tannhäuser signé Calixto Bieito

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Gand. Vlaanderen Opera. 19-IX-2015. Richard Wagner (1813-1883) : Tannhäuser, grand opéra romantique en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Calixto Bieito. Décors : Rebecca Ringst. Costumes : Ingo Krügler. Lumières : Michael Bauer. Dramaturgie : Bettina Auer. Chorégraphie : Karl Alfred Schreiner. Vidéo : Mikolaj Molenda. Avec : Burkhard Fritz, Tannhäuser ; Annette Dasch, Elisabeth ; Aušrinė Stundytė, Vénus ; Daniel Schmutzhard, Wolfram von Eschenbach ; Ante Jerkunica, le Landgrave Hermann ; Adam Smith, Walther von der Vogelweide ; Stephan Adriaens, Heinrich der Schreiber ; Leonard Bernad, Biterolf ; Patrick Cromheeke, Reinmar von Zweter ; Katrijn Van Cauwenberghe, un Pâtre. Koor Opera Vlaanderen (Chef de chœur : Jan Schweiger), Symfonisch Orkest Opera Vlaanderen, direction : Dmitri Jurowski.

55fe59aaa12d7Bouleversant Tannhäuser à l’Opera Vlaanderen de Gand. Le metteur en scène travaille au plus près des corps et des affects, aux limites du jeu d’acteur. Sa proposition ouvre des perspectives inédites et fait voler en éclats la définition « romantique » de l’ouvrage. La soirée brille également par un plateau de qualité et une direction d’orchestre très raffinée.

Tannhäuser figure en bonne place parmi les ouvrages les plus emblématiques du romantisme musical. Wagner a su imposer comme une réalité médiévale, une traduction délirante du Minnesang – équivalent de l’amour courtois chanté par les troubadours et trouvères. Le concours de chant du second acte contient d’ailleurs les thèmes parsifaliens du sentiment religieux mis en danger par l’amour sensuel. déplace le curseur en imaginant un monde où la foi n’a rien de religieux mais se résume à une opposition classique entre nature et culture. L’amour charnel est associé à la notion freudienne du continent noir, représentation du désir charnel féminin. Le Venusberg est représenté par cette forêt primitive et sombre qui envahit le plateau.

Durant l’ouverture, les arbres suspendus à l’envers à des cintres mobiles, s’élèvent lentement. Le craquement des troncs et des branches évoque les bruits d’une nature qui, à l’image du désir, se réveille. Vêtue de noir, Vénus se laisse amoureusement caresser par ces arbres anthropomorphes qui rappellent la forêt de Birnam dans Macbeth, derrière laquelle se dissimulent les soldats de Malcom. Effet spectaculaire autant que simple, on visualise aisément cette caresse érotique qui aura pour symétrique la flagellation de Tannhäuser lors du rituel sadique à la fin du II.

De même que les cheveux d’Élisabeth renvoient à la blondeur boticellienne d’une Vénus de carte postale, Bieito opère une série d’inversions qui présentent la société de la Wartburg en univers hostile et perverti. Vénus et l’état de nature que cherche à fuir Tannhäuser finiront par le rattraper, lui offrant la rédemption qu’il espérait. Le désir, littéralement dévorant, s’incarne dans le geste violent de « manger » la terre – geste réalisé conjointement par Vénus et Élisabeth, comme pour exprimer le fait de se nourrir d’un amour devenu nutriment. La façon dont le metteur en scène règle le corps à corps entre Tannhäuser et Vénus est à couper le souffle. Les gestes d’amour se muent en gestes de haine, ces chevelures alternativement empoignées ou caressées, l’enlacement amoureux devenant accouplement animal et ce sexe que Vénus se frappe à deux mains comme pour mettre un terme à une excitation incontrôlée et douloureuse…

55fe59ac05e66On entend passer le chœur des pèlerins en coulisse, mais on ne le voit pas (ce sera également le cas au III). Tout se passe comme si la religion (et donc plus généralement la foi et la rédemption) étaient étrangères à ce monde. Officiants d’un rite païen et cruel, les compagnons de Tannhäuser sont ivres de sang et de testostérone. Habillés de vestes de chasse et animés de pulsions brutales, ils célèbrent son retour dans un mélange d’amitié virile et d’humiliation prédatrice. Les baisers à pleine bouche résonnent comme des coups, on s’enduit la poitrine de sang pour célébrer cette fête barbare et animale. L’exigence d’engagement et de théâtre que demande Bieito touche au sublime et au délire. A plusieurs reprises, on entend les halètements dans les moments de silence…

La grande salle de la Wartburg contraste totalement avec ces sous-bois interlopes. L’espace blanc et lisse brille d’une lumière aveuglante tandis, qu’à l’imitation de Vénus pendant l’ouverture, Élisabeth se caresse en ombre chinoise. Vierge folle et excitée, elle gambade au milieu d’une société en tenue de soirée, qui ne tardera pas à révéler ses instincts de meute assoiffée d’hémoglobine. Le concours de chant laisse de côté les disputes esthétiques pour servir de prétexte à un étrange rite initiatique. Les candidats-catéchumènes sont invités à s’allonger à plat ventre, dans un mélange de bizutage imbécile et de crypto-cérémonial. Tandis que Tannhäuser ridiculise la pudibonderie de ses adversaires, la menace qui plane se lit dans le regard des invités et l’attitude du Landgrave jouant avec un enfant et reluquant certaines femmes comme un éleveur examinerait son cheptel. La colère éclate au moment où Tannhäuser avoue son séjour au Vénusberg ; les hommes se jettent sur lui pour le flageller avec des branchages, geste de purification dans les cultes païens, mais ici, combiné à une volonté manifeste d’humilier et de punir. Élisabeth est maintenue à terre par des mâles aux visages barbouillés de sang, tandis qu’on déchire les vêtements de Tannhäuser au moment de le fouetter avec ces verges sanguinolentes. Scène très forte dans laquelle se combinent l’animalité et le mysticisme –avec le sang comme symbole de la virilité animale et le végétal, le désir féminin.

55fe59ac64d12Le rideau se lève au III sur une nature qui a repris ses droits. Élisabeth est défigurée et l’on devine l’issue de la scène précédente à l’observer cherchant à s’ouvrir les veines avec ses ongles et manger de la terre. Image croisée de la sainte et de la pécheresse, on pense évidemment à Kundry lorsque Wolfram tente de la ramener à la raison et lui offre de l’eau. Les pèlerins passent au loin, manifestation à la fois présente et invisible d’une dévotion sans raison et sans but. Wolfram tente en vain d’étouffer Élisabeth dans un geste désespéré pour l’arracher à sa folie amoureuse. Sa « Romance à l’étoile » résonne comme un adieu au monde et une plainte douloureuse, tandis qu’il creuse sa tombe et cherche à s’y ensevelir en serrant tel un fétiche contre sa poitrine, la robe bleue d’Élisabeth.

Tannhäuser revient de Rome sans rédemption, son récit s’accompagne d’une attitude violente et la volonté manifeste de se venger de son ancien compagnon et de cette Wartburg qui a détruit sa vie et l’a privé de sa bien-aimée. Au moment où Vénus apparaît en déesse salvatrice, la foule surgit de toutes parts, plus animale et dangereuse que jamais, tandis que la folie s’empare définitivement de Tannhäuser et de son entourage. Les expressions fantastiques et haineuses contrastent avec le regard de Vénus, baigné de larmes et profondément apaisé.

Un tel niveau d’exigence scénographique ne peut se satisfaire d’acteurs médiocres et d’un plateau moyen. Les représentations se déroulent en septembre à l’opéra de Gand et en octobre à Anvers. Le couple Tannhäuser – Élisabeth alterne entre et Andreas Schager – Liene Kinča, ce qui semble une bonne option afin d’équilibrer les individualités et répondre aux contraintes à la fois esthétiques et organisationnelles. Ténor wagnérien efficace et « tout terrain », ne brille pas par la beauté de son timbre et l’aisance de ces aigus. Les prises d’air émaillent la ligne globale de multiples ruptures au moment des changements de registres. Le jeu compense de belle manière les rugosités de la voix et la fatigue sensible, surtout dans le I. Après une remarquable Elsa à Bayreuth, démontre ici des qualités sans aucun doute supérieures. La caractérisation joue sur un volume et l’expression appréciables, au point de faire oublier la tendance à chanter trop droit dans le haut médium. Théâtralement très à l’aise, elle fait corps avec le modèle théâtral que lui dessine la mise en scène.

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Véritable diamant noir à la séduction magnétique, la Vénus d’ domine le rôle dans un affrontement amoureux absolument inouï. Son timbre ambré la place d’emblée dans la catégorie des mezzos dramatiques, ce qui la distingue des Vénus évanescentes au charme sirupeux. La féminité est chez elle l’objet du désir et la manifestation d’un orgueil blessé. Lady Macbeth de Mtsensk dans la mise en scène de Bieito à Gand et Anvers en 2014, gageons qu’elle étonnera le public lyonnais dans ce même rôle en janvier prochain.

complète ce podium avec un Landgrave de toute beauté. Le grain ténébreux et le volume sidérant campent avec autorité un personnage que la mise en scène s’évertue à montrer sous un jour complexe et pervers. Wolfram von Eschenbach trouve en un interprète de haut tenue. La voix est parfaitement placée dans le II, tandis que son « O du, mein holder Abendstern » est murmuré du bout des lèvres. Dans le concours de chant se distingue également le Walther von der Vogelweide d’Adam Smith, voix ronde et charnue. A l’exception de quelques décalages minimes dans le II, les chœurs de l’opéra flamand démontrent de belles qualités et une cohérence de timbre remarquable. dimensionne son orchestre à une acoustique assez mate, avec un souci exceptionnel des nuances et des attaques afin de privilégier le soyeux des cordes et faire oublier des vents sur la réserve.

Crédits photographiques : Annemie Augustijns

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Gand. Vlaanderen Opera. 19-IX-2015. Richard Wagner (1813-1883) : Tannhäuser, grand opéra romantique en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Calixto Bieito. Décors : Rebecca Ringst. Costumes : Ingo Krügler. Lumières : Michael Bauer. Dramaturgie : Bettina Auer. Chorégraphie : Karl Alfred Schreiner. Vidéo : Mikolaj Molenda. Avec : Burkhard Fritz, Tannhäuser ; Annette Dasch, Elisabeth ; Aušrinė Stundytė, Vénus ; Daniel Schmutzhard, Wolfram von Eschenbach ; Ante Jerkunica, le Landgrave Hermann ; Adam Smith, Walther von der Vogelweide ; Stephan Adriaens, Heinrich der Schreiber ; Leonard Bernad, Biterolf ; Patrick Cromheeke, Reinmar von Zweter ; Katrijn Van Cauwenberghe, un Pâtre. Koor Opera Vlaanderen (Chef de chœur : Jan Schweiger), Symfonisch Orkest Opera Vlaanderen, direction : Dmitri Jurowski.

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