Castérède, Jolivet et Lesur, trois couleurs de la « Jeune France »
L'ensemble néerlandais Ciconia Consort propose un intéressant voyage à travers trois œuvres pour cordes un peu oubliées de trois compositeurs français des années 1950-1960 : Jacques Castérède, André Jolivet et Daniel-Lesur.
Plus d'un point commun relie les compositeurs Jacques Castérède (1926-2014), André Jolivet (1905-1974) et Daniel-Lesur (1908-2002). Ils font partie de cette même génération de musiciens ayant grandi dans l'entre-deux guerres et ayant essayé de casser les codes de l'avant-garde, en renouant avec une approche plus humaine de la musique tout en rejetant le néo-classicisme. André Jolivet et Daniel-Lesur ont ainsi cofondé, avec Olivier Messiaen, le mouvement Jeune France qui se voulait une sorte d'antithèse au Groupe des Six de Darius Milhaud et Francis Poulenc. Plus jeune, Jacques Castérède a lui-même été un élève d'Olivier Messiaen.
Malgré des personnalités musicales différentes, un même état d'esprit relie donc ces trois musiciens réunis dans l'intéressant album Couleurs de France, réalisé par le Ciconia Consort, orchestre à cordes de La Haye, dirigé par Dick Van Gasteren.
Jacques Castérède, Grand prix de Rome 1953, est sans doute le plus « classique », adepte de la tonalité et de l'accessibilité mélodique. Son Prélude et fugue pour cordes (1960), dédié à Paul Kuentz, emprunte à la forme baroque traditionnelle pour proposer une œuvre simple mais d'une belle ampleur. Un écrin parfait pour mettre en valeur la chaleur des cordes du Ciconia Consort, plus sereines qu'inquiètes, dans cette pièce qui aurait sans doute méritée un peu plus de « mordant ». Même remarque pour le Concerto pour piano et cordes (1954). Là encore, l'œuvre cache une fausse sérénité, malgré les cascades ininterrompues de notes du piano dans le Scherzo ou la rêverie du Nocturne. Le pianiste Paolo Giacometti est l'interprète discret de ces pages poétiques et sans esbrouffe.
Beaucoup plus dense est la Symphonie pour cordes (1961) d'André Jolivet. Cet élève d'Edgard Varèse était en quête permanente « d'expression magique et incantatoire« . Il y a en effet de l'ordre du rituel dans cette Symphonie à la fois « farouche », « flottante » et « trépidante » (pour reprendre les intitulés des différents mouvements). Les cordes du Ciconia Consort se « lâchent » davantage dans cette œuvre sévère et sauvage, atonale et libre. Et qui donne envie de redécouvrir André Jolivet, grand compositeur de la trempe d'un Henri Dutilleux, et malheureusement un peu trop oublié.
Comme il faut redécouvrir Daniel-Lesur. Sa Sérénade pour cordes (1954), qui conclut l'album est un petit chef-d'œuvre. Dédiée à Maurice Ohana, cette pièce dionysiaque est inspirée par les couleurs d'Aix-en-Provence et de l'Espagne. L'Allegretto introductif est un pur moment solaire, gorgé de lumière où les cordes sont en beauté. L'Adagio contemplatif est comme une Nuit dans les jardins d'Espagne que n'aurait pas reniée Manuel de Falla. Enfin, le final est une authentique danse provençale. Les cordes néerlandaises du Ciconia Consort se révèlent très à l'aise dans cet univers « sudiste ». Conclusion lumineuse d'un disque qui ravira les amateurs de musique française.









