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Italies oubliées : une écoute symphonique au piano à quatre mains

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Ildebrando Pizzetti (1880–1968) : Tre preludi sinfonici per l’ « Edipo Re » di Sofocle (transcription de Mario Pilati), Concerto dell’estate (transcription de Mario Pilati) ; Italo Montemezzi (1875-1852) : Paolo e Virginia (transcription de Mario Pilati). Marcos Madrigal, Alessandro Stella, piano à quatre mains. 1 CD. Artalinna. Enregistré à l’Église évangélique Saint-Marcel, Paris, du 15 au 17 mars 2021. Notice de présentation en anglais, en français et en italien. Durée 67:00

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Avec Italies oubliées, et livrent le premier enregistrement mondial de pages orchestrales italiennes rares d' et d', transcrites de leur vivant pour piano à quatre mains par . Ils proposent ainsi une relecture attentive et approfondie d'un patrimoine largement négligé.

Dans leur interprétation, les pianistes choisissent de ne pas réduire leur instrument à une imitation de l'orchestre, mais de s'inscrire pleinement dans la logique de la transcription, laquelle traduit une écriture symphonique dense et stratifiée dans un langage pianistique qui a ses propres exigences.

Une telle transcription rend effectivement l'exécution particulièrement complexe : la densité du matériau, la multiplicité des voix et la richesse des couleurs appellent une maîtrise constante des plans sonores et une grande clarté de projection. La transcription conçue par devient ainsi un véritable espace d'invention, où la matière orchestrale est repensée à travers les ressources spécifiques du piano à quatre mains.

Dès les premières mesures, l'auditeur est frappé par l'amalgame sonore instauré par Madrigal et Stella. Dans un répertoire où la densité harmonique et la superposition des plans constituent un défi permanent, les deux pianistes optent pour la fusion plutôt que pour la juxtaposition. Le piano à quatre mains s'y affirme comme un instrument unique, animé par une respiration commune, au service d'un discours collectif d'une grande fluidité.

L'enregistrement se distingue également par une gestion particulièrement maîtrisée des équilibres de volume et des transparences sonores. L'écoute ne souffre à aucun moment d'une hiérarchisation artificielle entre primo et secondo : les dynamiques sont calibrées, les masses sonores contrôlées, et chaque ligne trouve sa place au sein d'une architecture à la fois claire et aérée.

La musique de Pizzetti, profondément narrative, trouve dans cette lecture une résonance particulièrement juste. Les Tre preludi sinfonici per « Edipo Re », inspirés de la tragédie de Sophocle, développent un discours où la tension dramatique se construit par strates successives, au sein d'une écriture grave, austère, presque archaïsante. Les pianistes Madrigal et Stella en mettent en valeur la dimension méditative et tragique : les blocs harmoniques sont énoncés avec retenue, les progressions s'inscrivent dans une temporalité étirée, et le drame naît de la densité du tissu sonore plutôt que de toute emphase expressive. Le soin porté aux silences et aux respirations confère à ces pages une solennité intériorisée, en adéquation avec l'esprit du théâtre antique.

Le Concerto dell'estate révèle une autre facette de l'écriture de Pizzetti, plus lumineuse et mobile, mais tout aussi exigeante dans sa transcription pianistique. Le second mouvement, Notturno, se distingue tout particulièrement par le caractère « parlant » des registres aigus : les lignes supérieures, finement ciselées, émergent avec une clarté expressive presque vocale. Cette dimension discursive est portée par un contrôle très précis de l'attaque des touches et du timbre, tandis que l'accompagnement conserve une transparence constante. La Gagliarda et le finale font quant à eux affleurer des réminiscences d'airs anciens. La transcription de Pilati se distingue par une répartition des registres d'une grande finesse, évoquant, par le travail des couleurs et des articulations, une présence orchestrale presque tangible, parfois proche de celle des instruments à vent.

Avec Paolo e Virginia de Montemezzi, en particulier dans le second mouvement, le discours s'oriente vers un lyrisme assumé, autour d'un centre de gravité expressif, perceptible autant dans la variété des couleurs déployées par le duo que dans l'écriture de Pilati elle-même. Les registres resserrés façonnent une texture chantante et compacte, quasi ininterrompue, où les lignes s'interpénètrent. Le travail sur les nuances s'avère déterminant, surtout dans la conclusion de l'œuvre, où le flux musical s'efface progressivement, comme au loin, jusqu'à se fondre dans le silence, porté par des dégradés dynamiques d'une extrême délicatesse. Madrigal et Stella accompagnent cet effacement graduel avec une retenue noble et discrète, laissant la musique s'éteindre dans une atmosphère suspendue et évocatrice.

La réussite d'Italies oubliées repose sur un travail particulièrement soigné du phrasé, des respirations et de la densité sonore: les textures demeurent aérées, les registres nettement articulés, et les dynamiques se construisent dans une progression mesurée, laissant pleinement respirer le discours musical. Cette approche permet de restituer avec justesse le souffle symphonique originel des œuvres transcrites.

et livrent un enregistrement d'une grande maturité artistique, fruit d'une collaboration de longue date. Par la clarté du discours, la richesse maîtrisée des couleurs et la profondeur de l'écoute partagée, ils redonnent voix (pour la première fois au disque) à une production méconnue de la musique italienne du XXᵉ siècle.

Fondé sur une écoute mutuelle attentive, sur l'équilibre et la fusion des timbres, ce projet exigeant s'affirme comme un véritable acte de re-création partagée.

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Ildebrando Pizzetti (1880–1968) : Tre preludi sinfonici per l’ « Edipo Re » di Sofocle (transcription de Mario Pilati), Concerto dell’estate (transcription de Mario Pilati) ; Italo Montemezzi (1875-1852) : Paolo e Virginia (transcription de Mario Pilati). Marcos Madrigal, Alessandro Stella, piano à quatre mains. 1 CD. Artalinna. Enregistré à l’Église évangélique Saint-Marcel, Paris, du 15 au 17 mars 2021. Notice de présentation en anglais, en français et en italien. Durée 67:00

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