Incandescente musique de chambre d’Alberto Ginastera
Après la musique pour piano solo d'Alberto Ginastera, le Polonais Andrzej Pikul poursuit son exploration du compositeur argentin avec ses œuvres pour musique de chambre, incandescentes et fascinantes.
Avec Heitor Villa-Lobos (1887-1959) pour le Brésil, Carlos Chavez (1899-1978) pour le Mexique, l'Argentin Alberto Ginastera (1916-1983), fait partie de la « Sainte Trinité » des compositeurs classiques latino-américains. Comme ses homologues, Ginastera a beaucoup puisé dans la musique traditionnelle et les folklores de son pays natal pour bâtir son langage musical. A l'image de son « tube », la danse finale du ballet Estancia (1941) sur d'irrésistibles rythmes malambo. Mais réduire Alberto Ginastera à « l'exotisme » de ses Danses Argentines, serait une erreur. La musique du compositeur argentin est complexe, fascinante, par ses couleurs, ses rythmes, mais aussi ses harmonies polytonales (quand elles ne sont pas carrément atonales), sa capacité a toujours retenir l'attention, en passant de la tradition afro-américaine à l'avant-garde. Le pianiste polonais Andrzej Pikul en apporte la preuve flagrante avec une intégrale de la musique de chambre avec piano de Ginastera, réalisée avec ses amis du Messages Quartet, qui couvre plusieurs périodes créatrices du compositeur.
Alberto Ginastera a d'abord eu une période « nationaliste », créant un certain « folklore imaginaire« . La première partie du disque couvre cette période, haute en couleurs, allant des Cinq Chants populaires argentins de 1943, aux deux rhapsodies Pampeana de 1947 et 1950. Les œuvres vocales de Ginastera sont toutes inspirées de chansons folkloriques argentines. La mezzo-soprano Ewa Menaszek, malgré son joli timbre de voix, ne fait évidemment pas très « couleur locale » dans ces pièces charmantes. Plus ambitieuses, les Pampeana sont deux rhapsodies, l'une pour violon et piano, l'autre pour violoncelle et piano, un peu les équivalentes sud-américaines des Rhapsodies de Bela Bartók, voire du Tzigane de Maurice Ravel. Débutant toutes les deux par de longs épisodes contemplatifs décrivant les grands espaces de la pampa argentine, les Pampeana s'envolent ensuite vers de virtuoses et irrésistibles danses de gauchos aux rythmes vigoureux et aux forts contrastes chromatiques. Les musiciens polonais (le pianiste Andrzej Pikul, la violoniste Oriana Masternak, la violoncelliste Beata Urbanek) possèdent de magnifiques sonorités, mais non pas la « raucité », la violence sauvage que nécessite cette musique. Cela reste bien sage malgré l'engagement sincère.
Les artistes polonais sont beaucoup plus à l'aise dans la deuxième partie du disque avec des œuvres qui ne cherchent plus du tout à faire « couleur locale ». Le changement de style et même de langage est complet avec le Quintette pour piano et cordes op.29 de 1963. Une œuvre âpre, fascinante, totalement atonale, où chaque instrument se voit proposer de longues cadences solistes d'un mouvement à l'autre. Dans un contexte non « folklorique », délivrés des rythmes typiques, les membres du Messages Quartet et le pianiste Andrzek Pikul sont impressionnants de cohésion. Malgré la densité et la complexité de cette pièce, tout est lisible et passionnant. Notamment dans une arachnéenne Piccola musica notturna, avant un final cataclysmique. La tension ne retombe pas avec la Sonate pour violoncelle et piano op.49 de 1979. A la fin de sa vie, Alberto Ginastera compose cette œuvre suffocante, où le piano et le violoncelle mènent un combat éprouvant. Seul l'adagio passionato central permet aux deux instrumentistes de reprendre leur souffle, se cherchant longtemps avant d'entamer un dialogue vite interrompu. Le final, d'une violence insoutenable, entre clusters du piano et cris du violoncelle, s'achève brutalement, comme une chute inéluctable. Le violoncelle de Pawel Czarakcziew est mis à rude épreuve, quasiment à bout de souffle. Une « expérience » Gisnastera à découvrir.












