Fabrice Creux, directeur du festival Musique et Mémoire

Pour , fondateur du festival franc-comtois, « Musique et mémoire » qui a vécu en juillet dernier sa XII ème édition, concevoir un programme de musique vivante doit surtout défricher, innover, surprendre. Vigilant sur les tendances de la scène baroque actuelle, il prend soin d’accompagner les artistes invités dans leur propre démarche artistique. Susciter des répertoires inédits, commander aux auteurs d’aujourd’hui des œuvres en résonance, sélectionner les lieux de ses concerts afin de préserver toujours l’expérience scénique et l’émotion vivante, sont les piliers de son travail au « Pays des mille étang », territoire intercommunal sis aux pieds des Vosges.

« Une programmation doit être un cheminement : pas une offre encyclopédique. »

ResMusica : Comment êtes-vous venu à la musique baroque ?

 : Au préalable, mon parcours est celui d’un organiste, plutôt classique ; j’étais élève de Jean-Charles Ablitzer. Il m’a donné le goût du baroque en particulier le désir de jouer Buxtehude et bien sûr Bach. A Belfort, Jean-Charles a favorisé la construction d’instruments ce qui permet à la ville aujourd’hui de disposer de ressources instrumentales importantes. En plus de l’orgue classique de style français de la Cathédrale Saint-Christophe, il existe aussi trois autres orgues locaux : ceux de l’école nationale de musique où il est enseignant ; l’orgue de style italien de l’église Ste Odile ; celui du Temple Saint-Jean qui est la copie d’un orgue dont la facture est dans le style de l’Allemagne du Nord. Ce dernier instrument est idéal pour interpréter Buxtehude. Belfort est un peu l’équivalent de Toulouse dans le domaine des orgues… Les principaux styles européens sont représentés : cela a favorisé l’étude et surtout la pratique du répertoire… Il existait alors une association de musique ancienne autour de l’orgue qui présentait à l’année une saison musicale : j’ai pu ainsi entendre des musiciens de renom et de grand talent, comme Kuijken par exemple-, qui a soutenu encore mon intérêt pour la musique baroque.

RM : Qu’est pour vous une programmation réussie ?

FC : Une programmation doit être un cheminement : pas une offre encyclopédique… concevoir un parcours qui rentre en connivence avec les lieux d’accueil ; création contemporaine ; artistes associés et en résidence… Il y a forcément un part de subjectivité. Je veux transmettre et faire partager l’esprit d’un « festival-laboratoire ».

RM : Qu’avez-vous appris de nouveau depuis que vous êtes directeur de ce festival ?

FC : La musique baroque m’a mené vers les écritures contemporaines. C’est cet aspect d’ouverture et de dialogue, de confrontations féconde et de mises en perspective qui est fondamental dans le travail que nous développons. Elargir la programmation vers les autres répertoires s’est imposé naturellement. On ne peut pas défendre que la musique baroque…, l’émotion que transmet la musique baroque nous parle étonnamment. La révolution baroqueuse n’est pas un hasard. Mais il faut interroger justement les raisons de cette fascination. Il faut transférer la faculté des compositeurs anciens à innover, repenser la musique et le langage musical à notre époque. Ce qui est intéressant, c’est justement que les plus grands musiciens baroques sont des inventeurs et des visionnaires. Il serait plus juste de parler d’ailleurs de Baroque au pluriel. Comprendre et aimer le Baroque signifie puiser une formidable énergie de l’invention et de la créativité. C’est pourquoi je suis très sensible aux principes de métissages, d’expérimentation, de renouvellement constant des formes…Ce désir de musique qui se réalise dans l’inventivité est très proche du travail des auteurs contemporains pour lesquels la notion de sonorités, de couleurs et de son, est primordiale.

En définitive, poser la question de la modernité du Baroque, nous invite à nous poser la question de notre propre modernité. Ainsi à ma demande, pour l’édition de cette année, François Rossé a composé une suite de violes de gambe solo, créée par Sylvie Moquet ; Jacopo Baboni Schilingi a conçu une pièce pour soprano, haute-contre et musique électronique.

RM : Comment préparez-vous les publics du festival à comprendre votre travail, à les sensibiliser et à les fidéliser aux programmes ?

FC : Il s’agit d’une préparation dont les fruits se révèlent sur la durée. C’est un travail de longue haleine dont le succès tient à l’assiduité et la constance des actions mises en œuvre. La musique fait partie intégrante des Arts de la scène. Choisir le lieu d’un concert, c’est déjà agir vers le public. Nous accordons aussi beaucoup de soin à l’éclairage. Benoît Colardelle réussit à mettre en valeur l’architecture d’un lieu, le décor des églises. Il apporte aussi beaucoup d’attention à l’éclairage des chanteurs : lumière diffuse sans ombres projetées grâce à un dispositif qu’il a conçu lui-même spécialement pour les musiciens. Tout cela, scénographie et lumière, souligne combien l’expérience de la musique vivante est une confrontation qui n’est pas neutre. C’est comme lorsque vous dresser une table : l’art de bien servir et de présenter est important pour la délectation des plats.

Le public nous suit indéfectiblement. Nous sommes à présent très bien identifiés. Formé à l’identité sonore de la musique ancienne, il accepte d’explorer avec nous, la recherche de la sonorité proche des compositeurs d’aujourd’hui. Prenez par exemple, le travail de Philippe Hersant où le son et la couleur sonore sont des éléments importants.

Aujourd’hui, l’audience du festival est d’environ 4 000 personnes. En 2004 : nous avons donné neuf concerts dans neuf églises différentes. Il s’agit d’une offre nomade, qui dessine cette idée de parcours dont j’ai parlé, au Pays des mille étangs…

RM : Comment se compose votre audience ?

FC : Au début notre public était surtout constitué de festivaliers venus des régions extérieures à la région. Aujourd’hui, 75% du public est originaire des villes du Pays. Les mairies demandent que leur église fassent partie de notre parcours musical. C’est donc pour nous un véritable succès en termes d’implantation et de reconnaissance locale.

RM : Quel soutien comptez-vous auprès des élus ?

FC : Le festival est né dans un contexte de développement local spécifique. Celui où les politiques intercommunales se mettaient en place. Le festival était l’incarnation de cette volonté. Il y eut à partir de notre berceau, Faucogney, une action rayonnante qui s’étend à présent à l’échelle du Pays des mille étangs et même au-delà avec l’intégration de sites prestigieux, telle que la Chapelle de Le Corbusier à Ronchamp.

RM : Pourquoi être attaché au principe de la résidence d’artistes, inaugurée depuis 2004 ?

FC : Le risque de la scène baroque actuelle est la sclérose, comme toutes les autres musiques d’ailleurs. Trop de productions téléphonées circulent. Si la technique est superbe, l’ennui, la répétition, le prévisible, le musicalement correct favorisent un risque de standardisation des programmes, du son et de l’interprétation. Depuis le début, je réunis des artistes dans des œuvres et des programmes inédits. Jérôme Correas présentera par exemple au terme de sa résidence en 2005, un ensemble de partitions de Domenicho Mazzocchi jamais entendues jusque là. Il reprendra ensuite ce programme ailleurs, après l’avoir enregistré cet été.

La résidence permet d’accompagner des ensembles pour expérimenter et renouveler l’approche des œuvres et des répertoires. Ce programme Mazzocchi a été le fruit d’une discussion avec Jérôme. Le principe est qu’il avait une semaine pour le préparer et le présenter au public au terme de séances de travail elles aussi accessibles à ceux qui souhaitaient en suivre le déroulement (de 15h à 18h). J’aime aussi la résidence car elle est propice à la notion de troupe, si importante pour la musique baroque : l’identité sonore est une valeur de moins en moins sûre. Certes on peut concéder à la musique son statut de produit culturel mais alors il convient surtout de favoriser la magie et la surprise de la performance.

RM : Voyons plus loin… Quel visage aura demain la poursuite de votre activité ?

FC : Je peux vous répondre très précisément. J’inaugure en 2006 un nouveau projet. Celui des artistes associés. La Rêveuse est l’ensemble avec lequel nous serons associés pendant au moins deux ans. Il s’agit d’accueillir le temps du festival et aussi pendant l’année, sur un autre type de rencontre avec le public, le travail des musiciens, en particulier en dehors des cadres classiques du concert habituel. Je pense à nos concerts en appartement. La Rêveuse est une petite formation baroque dirigée par le théorbiste Benjamin Perrot. L’ensemble travaille dans cet esprit de troupe dont j’ai parlé. C’est une formation de solistes. Chacun a la même place, un peu comme dans un quatuor. Chacun peut donner un récital solo. En 2006 : nous avons choisi d’aborder la musique anglaise en s’appuyant sur les textes du voyageur anglais Samuel Peppies (XVIIème siècle). Ce programme fait aussi appel à un récitant qui lira écrits et notes du voyageur : ils viendront dès février/mars jouer en milieu scolaire, en appartement. Pour réussir et développer ce projet, nous nous appuieront sur les ressources de l’association Musique et Mémoire dont les 300 adhérents, fidèles du festival, seront les ambassadeurs de notre projet. Il s’agit de proposer aux habitants de petits concerts hors des salles classiques et pour nos hôtes de venir ensuite au festival avec des amis.

Pour le futur, notre taille actuelle est quasi idéale : douze concerts à l’année. Je vous l’ai dit, notre identité est assise. Ce que je souhaiterais ensuite outre le principe de la résidence et des artistes associés, c’est pérenniser notre offre tout au long de l’année. Dans les écoles, nous aimerions prolonger notre action. Après la musique anglaise, nous aborderons les Contes de Perrault. Il faut impliquer les plus jeunes.

RM : Pouvez-vous nous parler de la programmation 2006 ?

FC : Il y aura donc ce nouveau dispositif des artistes associés que nous inaugurons avec la Rêveuse. Il s’agira d’une programmation tournée vers l’Italie Baroque du premier Seicento, celle du début du XVIIe siècle : Monteverdi sera à l’honneur ainsi que la naissance des styles instrumentaux avec entre autres Castello. Surtout, notre volet consacré à Praetorius, trop peu connu. Jean-Charles Ablitzer vient d’enregistrer l’intégrale de l’œuvre pour orgue (autoproduction) en septembre. L’instrument de l’enregistrement est l’orgue de Tangermünden près de Berlin. Il est daté de 1620, donc s’inscrit dans la période qui nous intéresse ; C’est un instrument mésotonique pur de 35 jeux.

Notre cycle Pretoriuscomprendra un concert à Belfort au Temple Saint-Jean sur l’orgue de facture allemande qui se prête idéalement au répertoire concerné. Praetorius a laissé des nombreuses descriptions illustrées d’instruments (environ 1200 planches classant les instruments par familles : violes de gambes, sacqueboutes, etc…) : c’est une mine inestimable pour nous. Nous évoquerons l’instrumentarium de son époque et aussi ses propres recherches sur les instruments. Nous tenterons de plonger le public dans un univers sonore dont beaucoup ne soupçonne pas les richesses.

RM : Pour chaque édition vous n’oubliez pas la musique contemporaine. Quels sont vos projets en 2006 ?

FC : L’idée est simple. Elle part d’une constatation. Beaucoup d’œuvres en création sont présentées une, deux voire trois fois. Que deviennent-elles après leur création? Nous souhaitons donc reprendre les œuvres dont nous avons passé commande. D’autant que souvent, deux ans après leur première audition, l’auteur qui a évolué, souhaite les corriger, les modifier. Notre action est bien d’accompagner les artistes dans leur travail.

Pierre Adrien Charpy reprend actuellement une œuvre qu’il avait conçu avec un compositeur du Burnika Faso et entremêlée d’œuvres de Delalande. Au moment de la création, l’œuvre était belle mais longue, et son rapport au baroque, pas forcément utile… Je lui ai donc demandé de revoir cette œuvre sans le prétexte baroque. Ce chantier inabouti méritait bien d’être repris. Nous découvrirons cette nouvelle version de la partition en 2006.

RM : Votre réflexion en guise de bilan au moment où s’achève la XIIe édition du festival, puisque nous nous rencontrons pendant le dernier week-end?

FC : Rien n’est impossible. Il faut toujours et mieux défendre les œuvres nouvelles, surtout celles qui ne sont pas connues…. Il faut aussi accompagner le public vers de nouvelles expériences. Pour moi, la question demeure : quel respect avons-nous du public? Comment le lui témoigner ? Par quelles actions précises ?

Comment éviter le formatage du produit culturel ? Standardisé par le marketing. Dans le rapport au public, il faut par ailleurs regretter l’extrême sanctification du phénomène musical qui a imposé une distance et donc souvent empêcher d’atteindre simplement le cœur de l’œuvre. Pour moi, il est primordial de préserver la musique comme un art vivant.

Crédits photographiques : © Festival Musique et Mémoire

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