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La légendaire Shéhérazade d’Issay Dobrowen enfin en CD

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Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908) : Shéhérazade. Modeste Moussorgsky (1839-1881) : Boris Godounov, scènes extraites de l’opéra. Boris Christoff, basse ; Philharmonia Orchestra (Rimsky-Korsakov) ; Chœurs Russes de Paris et Orchestre National de la Radiodiffusion Française (Moussorgsky). Direction : Issay Dobrowen. 1 CD Archipel Records. Réf. : ARPCD 0308. Enregistré en 1953 (Shéhérazade) et 1952 (Boris Godounov). Notice inexistante. Durée : 76’12’’.

 

La voilà enfin rééditée en CD, cette légendaire Shéhérazade de dirigée par l’immense chef russe (1891-1953)… Il en aura fallu du temps pour cela : 40 ans! L’enregistrement original fut réalisé en janvier 1953 par la Columbia anglaise avec le légendaire Philharmonia Orchestra sous la houlette de son non moins légendaire directeur artistique Walter Legge, et parut dans la série économique Columbia étiquette verte 33SX1007 (et son équivalent français FCX268), puis fut réédité, pour peu de temps, dans les années ‘60 dans la série française « Plaisir Musical » de Pathé-Marconi (FCX30207). Depuis, plus rien, le silence absolu, au désespoir du discophile. Jacques Bourgeois et Henry-Jacques, dans la revue « Disques » n° 65 p. 383 de mai-juin 1954, caractérisaient déjà cette interprétation comme suit : « La version de Dobrowen (premier disque posthume de ce grand chef disparu) est un nouveau témoignage du talent qu’il déployait dans l’interprétation des ouvrages russes, en particulier pour Rimsky-Korsakov avec lequel il semblait avoir des affinités électives. Ainsi sa version est-elle sans doute celle où l’esprit du compositeur est le mieux respecté. Les côtés symphonique et descriptif de la partition prennent le pas sur l’aspect « ballet ». Cette authenticité et les vertus rares de l’Orchestre Philharmonia, ses superbes couleurs instrumentales, contribuent à faire de cette interprétation la plus valable de celles éditées jusqu’ici dans l’esprit « symphonique ». »

Cette appréciation est toujours valable aujourd’hui, et superbement. L’Orchestre Philharmonia eut le privilège d’interpréter Shéhérazade avec de multiples chefs au disque : signalons entre autres Leopold Stokowski (1951, Testament SBT 1139), Lovro von Matacic (1956), Paul Kletzki (1960) chez EMI, William Boughton chez Nimbus (1987), Emmanuel Krivine chez Denon (1989). (1953) arrive donc en deuxième position après Stokowski. Si ce dernier lui avait ainsi préparé la tâche, une écoute comparée montre l’immense fossé existant entre les deux chefs. Bien sûr, il y a une évidente plus value technique chez Dobrowen, mais indépendamment de cela, si Stokowski s’est proprement accaparé la partition pour la faire totalement sienne (il ne l’enregistra pas moins de cinq fois au cours de sa longue carrière!), Dobrowen n’a aucune de ses outrances interprétatives (dont la réinstrumentation de certains passages, comme si Rimsky-Korsakov n’y connaissait rien en ce domaine!…) Bien plus, il est l’un des chefs à la fois les plus précis et les plus chaleureux – … et les plus inquiétants dans les passages évoquant le sultan Shahriar – que le disque ait connus (les cuivres sont fabuleux!) Dans des tempi plus larges et retenus que de coutume, Dobrowen fait preuve à la fois d’abandon (Le jeune Prince et la Princesse) et de tension extrême (les autres mouvements), le tout constamment sous contrôle absolu. Tout comme Stokowski, il bénéficie d’un violoniste incomparable, Manoug Parikian (son nom est ignoré dans la plaquette du CD…), et les autres solistes sont probablement identiques : Bernard Walton à la clarinette et surtout Dennis Brain au cor, entre autres, ne pouvaient que donner une version qui, débarrassée des tics habituels de Stokowski, offre une musicalité d’une netteté et d’une pureté incomparables. Pour bien des mélomanes, cette version d’Issay Dobrowen n’a jamais été égalée, et l’auteur de ces lignes partage totalement cette opinion, sans aucune restriction. Par ailleurs c’est un vrai plaisir d’enfin en pouvoir disposer d’un excellent transfert en CD, en pure monophonie, probablement à partir d’une bande originale, ce qui évite agréablement les distorsions qui minaient les microsillons originaux, notamment au Naufrage du bateau sur les rochers.

Tout récemment encore, la réputation de Dobrowen était entièrement basée sur son enregistrement intégral de Boris Godounov chez « La Voix de son Maître » avec l’incomparable basse bulgare , en juillet 1952 (et non 1951, comme l’affirme Archipel). Les Chœurs Russes de Paris et l’ y apportaient leur immense contribution. Ce fut LA version des années ‘50, à peine concurrencée par la gravure Decca de l’Opéra National de Belgrade sous la direction de Kreshimir Baranovich. C’est cette notoriété de Dobrowen dans Boris – rappelons qu’il le dirigea au Bolchoï en 1920 avec Fiodor Chaliapine, et en assura peu après la création allemande à Dresde – qui a certainement incité Archipel à compléter son CD par les scènes essentielles extraites de son intégrale : la Scène du couronnement, le Monologue et la Mort de Boris. Et c’est bien là que réside un léger regret. Ici, la qualité technique est tout autre : apparemment, le transfert en CD a été accompli à partir d’un microsillon en stéréophonie artificielle, avec une image sonore constamment déplacée vers la gauche (surtout audible et gênant à l’audition au casque). De plus, ce qui est annoncé comme Scène du couronnement n’en est en fait que la première partie, sans l’intervention de Boris ni l’apothéose finale, tandis qu’on nous gratifie curieusement, au début, du chœur des pèlerins de la scène précédente, avant ledit couronnement… Pour le mélomane intéressé, il existe au moins cinq transferts de l’enregistrement intégral de Boris Godounov par Issay Dobrowen : chez EMI Classics Références (CHS565192-2), chez Living Stage (LS4035127), chez Membran (MEM221758), chez Pearl (GEMS0188) et chez Naxos (8. 110242-44), ce dernier tout particulièrement recommandé, car réalisé par l’éminent ingénieur du son Mark Obert-Thorn.

Le CD Archipel aurait été parfait, et plus homogène, si l’éditeur avait complété la Shéhérazade de Dobrowen par d’autres œuvres de Rimsky-Korsakov : la suite du Coq d’Or ou celle du Tsar Saltan que le grand chef a également gravées avec le Philharmonia Orchestra (Columbia 33SX1010 ou FCX207). Tel quel, ce CD est donc surtout précieux pour l’unique et excellent transfert de Shéhérazade, et qui plus est, il s’agit d’une série très économique! Quant au Boris de Dobrowen, mieux vaut se tourner vers l’intégrale… La notice de ce disque étant inexistante, ou tout du moins se réduisant à l’énumération des interprètes et des sept plages du CD, le tout agrémenté d’une image de Moussorgsky, l’auditeur intéressé trouvera une biographie (en anglais) d’Issay Dobrowen sur le site du label norvégien Simax tandis que nos linguistes distingués s’exerceront à la langue russe sur le site norge.ru !

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Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908) : Shéhérazade. Modeste Moussorgsky (1839-1881) : Boris Godounov, scènes extraites de l’opéra. Boris Christoff, basse ; Philharmonia Orchestra (Rimsky-Korsakov) ; Chœurs Russes de Paris et Orchestre National de la Radiodiffusion Française (Moussorgsky). Direction : Issay Dobrowen. 1 CD Archipel Records. Réf. : ARPCD 0308. Enregistré en 1953 (Shéhérazade) et 1952 (Boris Godounov). Notice inexistante. Durée : 76’12’’.

 
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