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Sonates 16 à 26 de Beethoven par Kun-Woo Paik : portrait d’un héros

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Ludwig van Beethoven (1770 – 1827) : Sonate n°16 en sol majeur op. 31 n°1 ; Sonate n°17 en ré mineur op. 31 n°2 « la tempête » ; Sonate n°18 en mi bémol majeur op. 31 n°3 ; Sonate n°19 en sol mineur op. 49 n°1 ; Sonate n°20 en sol majeur op. 49 n°2 ; Sonate n°21 en do majeur op. 53 « Waldstein » ; Sonate n°22 en fa majeur op. 54 ; Sonate n°23 en fa mineur op. 57 « Appassionata » ; Sonate n°24 en fa dièse majeur op. 78 ; Sonate n°25 en sol majeur op. 79 ; Sonate n°26 en mi bémol majeur op. 81a « Les Adieux ». Kun-Woo Paik, piano. 3CD Decca. Réf : 475 6909. Enregistré à Wyastone Leys, Monmouth, entre le 30 avril et le 8 mai 2005. DDD. Bonne notice multilingue. Durée totale : 180 : 32

 

Après un disque de toute beauté consacré à Fauré et un autre à Chopin, le pianiste coréen revient chez Decca avec le courageux défi d’enregistrer une intégrale des sonates pour piano de Beethoven. Un premier volume vient de paraître, regroupant les sonates de la jeune maturité du compositeur, parmi lesquelles la Tempête, les Adieux, la Waldstein et l’Appassionata qui sont autant de chef-d’œuvres du Beethoven de la 2ème manière.

« Je ne suis absolument pas satisfait des œuvres que j’ai écrites jusqu’ici et, à partir d’aujourd’hui, je prends un nouveau départ ». C’est ce qu’aurait confié le compositeur à son ami Krumpholz, en 1802, peu avant la publication des trois sonates de l’opus 31 (les n°16, 17 et 18) ; une décision volontaire et délibérée de prendre un tournant dans sa vie créative, fatalement coïncidée avec le coup du destin terrible qui s’abat sur lui : l’apparition de ses premiers signes de surdité. Cette tragique infortune aura pourtant cela de fortuné qu’elle projettera Beethoven dans une toute nouvelle direction artistique, libérant de son esprit des sources inédites d’inspiration et de créativité musicale. La dépression qu’il traverse d’abord en prenant conscience de sa condition sera vite balayée par une force et une énergie irrésistibles ; un élan d’héroïsme et une violente réaction artistique, inouïe dans l’histoire de la musique, dont les effets se ressentent dès la Sonate n°17, surnommée La Tempête, une allusion faite à la pièce de Shakespeare. Le dramatique et tempétueux mouvement initial semble être une première répercussion musicale à la propre tragédie intérieure de son compositeur, mais la sonate toute entière est autrement plus importante de par son prophétisme révolutionnaire ; liberté de tempo, de structure et de forme qui bouleverse le schéma classique ; pour la première fois en effet, l’idée crée la forme et non l’inverse.

D’autres éléments révolutionnaires seront caractéristiques des œuvres suivantes, notamment la Sonate n°21 « Waldstein » et la fameuse Sonate n°23 « Appassionata » op. 57, similaires quant à leur structure, mais opposées quant à leur ambiance et leur personnalité. La première est ouverte et relâchée, la deuxième fermée et tendue ; toutes deux appartiennent pourtant à un même univers moderne, caractérisé notamment par des sonorités et des textures nouvelles, mais aussi par un ébranlement de la structure ; Beethoven adopte un nouveau dessein compositionnel en déplaçant le centre de gravité du mouvement initial vers le finale, donnant ainsi plus d’unité d’ensemble à ses œuvres et moins d’importance individuelles à ses parties. Un autre apport de l’art beethovenien est l’émergence de nouvelles difficultés techniques liées à une recherche de virtuosité plus avancée et tout à fait novatrice, rendue sensible notamment dans les mouvements finauxde la Waldstein et de l’Appassionata. Dans cette dernière, Beethoven accentue à son maximum le potentiel expressif du pianoforte, et lui confère dans une envergure toute symphonique un épanchement d’émotion d’une grande puissance, voire même presque de violence : « un torrent de feu dans un lit de granit » disait d’elle l’écrivain Romain-Rolland.

Au vue des innombrables interprétations et enregistrements existants de ces éternels chef-d’œuvres, on comprend à la fois la peur et le courage qu’il faut à pour marcher sur un terrain déjà foulé par tous les plus grands pianistes. Il lui a fallu effacer les traces de ces derniers, tout oublier pour ne pas se laisser influencer par ce qu’il a déjà vu et entendu, notamment les pianistes Schnabel et Serkin qu’il admire tout particulièrement. Mieux que de se comparer à ses Maîtres et à ses modèles, la marque d’authenticité du pianiste coréen a été d’adopter une approche humaine et personnelle, plus que musicale, des sonates de Beethoven. Il a cherché à « sentir » Beethoven pour se rapprocher de l’homme, et dresser son portrait. Selon lui, chaque sonate présente les différentes facettes d’un même personnage, avec sa diversité d’expressions et de visages. Ainsi, même dans les mouvements de sonates d’apparence les plus joyeuses, découvre selon ses propres termes « un homme solitaire qui exprime un désir de communiquer avec les autres ». Voilà comment il décrypte l’écriture abstraite de ces sonates de la jeune maturité de Beethoven. Le résultat est stupéfiant ; Kun-Woo Paik joue avec une très grande intelligence et une parfaite compréhension de la musique ; on sent vraiment qu’il a tout compris, et qu’il essaie de nous retransmettre le fruit de cette compréhension dans sa plus grande transparence. Sa maîtrise et sa technique sont irréprochables, son jeu est souple et fluide, son toucher limpide est des plus veloutés ; autant de qualités qui lui permettent de servir le compositeur et de s’effacer en tant qu’interprète pour sublimer, laisser respirer dans son état le plus pur et le plus inspiré la musique de Beethoven.

A n’en pas douter, cette interprétation sublime et poétique de Kun-Woo Paik fera figure de référence incontournable aux côtés de celle de Schnabel, Brendel, Arrau et de tous les autres grands noms qui se sont illustrés dans ce grand répertoire beethovenien.

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Ludwig van Beethoven (1770 – 1827) : Sonate n°16 en sol majeur op. 31 n°1 ; Sonate n°17 en ré mineur op. 31 n°2 « la tempête » ; Sonate n°18 en mi bémol majeur op. 31 n°3 ; Sonate n°19 en sol mineur op. 49 n°1 ; Sonate n°20 en sol majeur op. 49 n°2 ; Sonate n°21 en do majeur op. 53 « Waldstein » ; Sonate n°22 en fa majeur op. 54 ; Sonate n°23 en fa mineur op. 57 « Appassionata » ; Sonate n°24 en fa dièse majeur op. 78 ; Sonate n°25 en sol majeur op. 79 ; Sonate n°26 en mi bémol majeur op. 81a « Les Adieux ». Kun-Woo Paik, piano. 3CD Decca. Réf : 475 6909. Enregistré à Wyastone Leys, Monmouth, entre le 30 avril et le 8 mai 2005. DDD. Bonne notice multilingue. Durée totale : 180 : 32

 
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