Lucilla Galeazzi : La Voce

Dans plusieurs génériques d’émission de Radio France, une voix nous a ensorcelée. ResMusica est allé découvrir « La Voce », une artiste rare qui fait le lien entre la musique traditionnelle italienne qu’elle revendique et la musique savante qui est « la référence » de l’Histoire. Compagne de scène de Giovanna Marinni durant plusieurs années, elle nous raconte ses rencontres avec Christina Pluhar pour l’Arpeggiata et ses chemins musicaux avec ses musiciens. , généreuse et sincère nous donne sa version de la vie musicale.

« C’est aussi par les rapports humains que les choses se réalisent. »

ResMusica : Dans votre dernier disque une chanson nous interpelle : « Sergio ». Quelle est son histoire ?

 : Il habitait à Bologne et suivait une école supérieure artistique où il prenait des cours de théâtre. Je le voyais tout le temps mais le 2 août 1980 une bombe éclate à la gare de Bologne … Malheureusement il fut une des victimes. Il était fils unique et son père est devenu le président de l’association de défense des victimes de l’attentat. Il y avait beaucoup de touristes dans cette gare et plusieurs blessés : deux anglaises, un couple japonais, des français, cinq morts … Pour raconter la tragédie, alors que le gouvernement a essayé de masquer l’acte en disant qu’une chaudière avait explosée etc.., 20 ans après je me suis dit que le terrorisme reste horrible et les médias ne gardent pas en tête les victimes, et faire une chanson en souvenir de Sergio, mon ami, c’était rendre hommage à toutes les victimes du terrorisme.

RM : Toutes les chansons de ce disque sont composées par vous ?

LG : Non pas toutes, c’est une reprise des différentes choses que j’ai enregistrées mais qu’on ne trouve plus dans le commerce car les anciens éditeurs ont été rachetés par BMG et ces enregistrements ne les intéressent pas. On a voulu faire un peu une anthologie mais il y a aussi la berceuse que je chante dans le disque de l’Arpeggiata. C’est une réalisation qui me tenait à cœur avec les musiciens qui me connaissent le mieux actuellement. C’est édité chez Buda Musique

RM : Comment avez vous rencontré Christina Pluhar ?

LG : C’est Michel Godard avec qui je collabore souvent qui a donné mon numéro à Christina. Je lui ai bien dit que je ne suis pas une chanteuse « baroque », je fais du chant traditionnel italien. C’est justement cette approche qui l’intéressait et elle voulait en discuter pour me parler de son projet. Elle est venue m’écouter sur scène car un disque n’est pas suffisant. Elle a bien voulu que j’apporte certaines chansons traditionnelles donc j’ai amené les chansons des Pouilles chantées juste avec la battente (NDRL : ancêtre de la guitare). Celle qui est juste avec les percussions, la lamentation des morts et la berceuse. C’est une collaboration aussi avec le répertoire de Marco (NDLR Marco Beasley). C’était évident qu’elle s’adresse à nous, nous connaissons ce répertoire à fond.

RM : Pouvez vous nous raconter l’aventure avec Giovanna Marinni ?

LG : C’est une longue histoire, nous avons travaillé ensemble 17 ans après un concert qu’elle est venue donner à Terni – ma ville natale – Je chantais, lors de la première partie, des chansons traditionnelles et la deuxième partie était consacrée à Giovanna. Après le concert, elle vient me voir en me disant, « Tu sais, je suis en train de monter un ensemble de onze voix de femmes. Si tu étais à Rome, pas de problème tu serais dans le spectacle, d’ailleurs on commence avant Noël tu viens quand tu peux.  » Mais à l’époque, j’étais enseignante et je ne pouvais pas tout quitter comme ça ! J’ai profité des vacances de Noël pour aller les écouter. Et j’ai eu une telle émotion, c’était si fort et si beau ! j’ai pleuré du début à la fin de cette polyphonie. Tous les sentiments passaient dans le spectacle ; la joie, l’amour et la haine, c’était merveilleux. J’en parle alors avec une de mes amies, chanteuse du groupe pour lui dire que je suis emballée « comment faire pour vous rejoindre ? » – Elle me dit – « Mais ce n’est pas possible ! nous avons tout mis en place et il n’y a plus de temps pour les répétitions nous faisons la tournée.  » Je suis rentrée chez moi, un peu triste. Mais un mois et demi plus tard, je reçois un coup de fil de mon amie, « Lucilla qu’est ce que tu fais en ce moment ? Il faut que Giovanna parle avec toi. On avait une chanteuse et à Milan elle est partie à la moitié du spectacle, et nous avons besoin d’une autre voix.  » Interloquée, je vais chez elle à Rome et de suite au téléphone Giovanna dit, « C’est la catastrophe demain nous chantons à Mantoue et deux filles sont très malades dont une a 40 de fièvre, et nous ne pouvons pas arriver à quatre alors que nous sommes normalement au moins 6 ou 8 ? » Mon amie répond, « Mais Lucilla est chez moi ! On peut peut-être faire quelque chose ? » alors nous nous rencontrons en urgence et Giovanna me demande « Tu connais cette chanson ?oui bien surok tu la chante, et celle ci, oui aussi tu la chanteras aussi cette autre ? non ! tu ne la chanteras pas, pas de problèmes. » Alors on a répété chez elle et le lendemain j’étais à Mantoue …

RM : Combien avez-vous enregistré de disques avec cet ensemble ?

LG : Beaucoup car Giovanna est revenue à une formule plus simple à gérer pour les déplacements et le répertoire, seulement quatre voix. Quand nous étions six ou huit, il y avait toujours un souci d’équilibre, ou quand une était absente, c’était la catastrophe. Le quatuor c’est la forme classique idéale et on a fait le premier disque qui fut « Correvano coi carri ».

RM : C’est effectivement étonnant que vous ayez pu rencontrer dans les couvents par exemple, ou dans les villages des personnes qui vous ont transmis le patrimoine vocal qui n’était connu que de façon orale ?

LG : C’est aussi par les rapports humains que les choses se réalisent, on ne rentre pas chez les gens en leur demandant de chanter des chansons. C’est un monde dans lequel on entre personnellement, Giovanna avait fait déjà des recherches et nous étions en rapport avec des musicologues qui étaient emballés par notre travail. Le travail de Giovanna est colossal, elle vient d’une famille extraordinaire, sa mère était pianiste et elle a été la meilleure élève de Respighi. Son père est mort quand elle était très jeune, il était un des 3 grands compositeurs du début du siècle en Italie. Giovanna porte le nom de son mari, Marinni, mais son nom de jeune fille c’est Salviucci, elle est née dans un berceau musical, elle n’avait pas le droit d’écouter la radio ! Sa mère lui demandait de travailler la guitare classique, le piano comme dans les familles bourgeoises de l’époque. Son action aura consisté à aller rechercher ce qu’il y avait de plus intéressant dans la musique vivante des Abruzzes qu’elle comprenait sans véritablement la connaître, comme les montagnes …

RM : Comment vous êtes vous retrouvée à chanter les œuvres de Luciano Berio ?

LG : Parce que j’adore ! et particulièrement les Folksongs chantés par Cathy Berberian, de plus c’était un personnage extraordinaire, incroyable, une chanteuse, une actrice fabuleuse. Aimable et drôle. C’est grâce à elle que j’ai chanté les Folksongs. Un jour un directeur d’orchestre, , qui travaillait avec Berio, car attiré par la musique contemporaine, me demande « je voudrais faire une chose particulière, entendre les Folksongs par une chanteuse traditionnelle »,
Marco, pour maîtriser ces aigus c’est un gros travail !
Tu as un an pour te préparer.
Nous avons fait un superbe concert, mais il n’y a malheureusement pas eu d’enregistrement. Berio voulait travailler avec moi. Il avait déjà pris une autre chanteuse classique et pour un registre plus grave, il travaillait déjà avec une chanteuse traditionnelle, mais pour ces œuvres il cherchait une voix qui pouvait assurer tout le répertoire, mais il est mort trop tôt.

RM : Quelles vont être les occasions de vous entendre ?

LG : Avec l’Arpeggiata et Trio Rouge composé de Michel Godard, joueur de « basso tuba », et Vincent Courtois violoncelliste jazz, nous avons fait un CD et plusieurs tournées sont signées. C’est, attention ! De « l’italiano jazz », en fait de la musique contemporaine et non pas une adaptation de style et ce trio tourne autour de mon parcours traditionnel, par exemple nous avons choisi de proposer Bella ciao mais dans notre version ou encore Gorizia, cette chanson de la première guerre mondiale, ou encore une tarentelle écrite par Vincent Cortois, c’est peut-être particulier mais ça sonne magnifiquement bien. C’est un disque très inspiré et c’est sorti chez « Intuition ». La plupart des musiciens avec qui j’ai travaillé venait du monde classique, là je pense ouvrir une porte sur mon répertoire et une liberté de musique avec un respect qui me touche beaucoup.

Et sur mon site Internet, mais je dois contacter mon « Webmaestro » pour qu’il m’explique pourquoi, quand je propose une série de concert, cela n’apparaît pas ! C’est devenu compliqué la vie d’artiste : on est devenu producteur, secrétaire, balayeur, et avec les messages venant de toutes parts, agent … Et l’on doit rester artiste ! Internet me permet d’avoir mon salon de musique sur le monde …

RM :Pouvez vous nous parler de la vie musicale en Italie ? 

LG :C’est très difficile car tous les ans les budgets sont réduits par le gouvernement à tous les niveaux, y compris régionaux, et là même les maires nous disent qu’il n’y a plus de priorité ! Pour la musique, le théâtre, la culture tout est catastrophique, le gouvernement dit que tout va bien et rien ne marche ! Et il coupe tout ! C’est un vrai délire. Il veut, par exemple, construire un pont dans une des zones les plus fragiles depuis les tremblements de terre, il passe des contrats avec les entreprises les plus louches, c’est un cadeau pour la mafia !

RM : Existe t-il des associations ou des regroupements d’artiste pour s’élever contre ces agissements ?

LG :Il y a des manifestations tous les jours ! Un jour ce sont les écoliers car les réformes proposées sont inadaptées et bâclées pour mettre encore plus de clivage entre les étudiants de série « A » et ceux de série « B » Si tu fais partie de la série « B » tu n’auras aucune chance ! Il veut vendre le Savoir, soit les universités, au domaine privé. La culture est dilapidée, les seuls qui agissent encore sont les municipalités avec leurs faibles moyens. Il faut voir l’état actuel de la télévision dans ce pays ! Alors que l’Italie était une grande créatrice en cinéma au niveau européen, il a tout anéanti. Il privilégie, par exemple, les accords de droits de transmission pour les matchs de foot avec ses propres associés sur les chaînes publiques ! Dés qu’il touche à quelque chose, il le détruit, que ce soit le sport ou la culture. Le foot lui appartient, la culture et la santé c’est devenu de la merde. Il abîme l’Italie et j’espère que les prochaines élections changeront les choses.
Toutes les informations sont aplaties, anéanties à la télévision et dans les journaux.

RM : Mais nous savons par l’Histoire que même si l’Italie courbe l’échine un temps elle sait se relever, se battre !

LG :Le printemps devrait changer les choses, car on ne peut pas mentir pendant 5 ans avec un visage de pierre et continuer à tromper les gens, en disant être contre la guerre et envoyer les troupes militaires aider les américains. Et c’est Bush qui gagne !

RM : Qu’est ce que vous écoutiez étant petite fille ?

LG :J’ai été élevée dans une ambiance musicale, il y avait un violon, un banjo, deux guitares, une contrebasse et chaque réunion familiale était une occasion pour faire de la musique. Les oncles arrivaient pour jouer et moi petite fille, j’étais fascinée ! Je voulais toucher à tout ! J’ai voulu apprendre la guitare et mon oncle m’en a offert une avec des recueils de partitions de tablatures, et j’ai commencé toute seule.

RM : Mais avec la voix que vous possédez, avez-vous eu des professeurs ?

LG :C’est en fait une réalité complètement spontanée. J’ai toujours chanté, dés que j’ai ouvert la bouche je chantais ! Mon père avait une très belle voix, et moi je suis née comme un oiseau, ma maman m’a dit que je chantais dés l’âge de neuf mois en reproduisant ce que j’entendais à la radio…En fait, j’ai chanté avant de parler. (Rire et sourire)

RM : Vous sentez-vous proche d’un peintre moderne ou ancien ?

LG :Celui qui m’a profondément touché, c’est Il Caravaggio. Grandioso, tu ne vois plus la peinture, ni la toile tu vois la chair des gens. E il Maraviglioso.

RM : Quel est votre livre de chevet actuellement ?

LG :L’Intelligenza Emotiva (l’intelligence émotionnelle) de Daniel Goleman

Entretien réalisé en décembre 2005

Crédits photographiques : © D.R.

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