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Jean-Michel Bernard, compositeur d’avenir

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Jean-Michel Bernard est le compositeur français qui monte. Après avoir travaillé avec Ray Charles, Morricone ou Schifrin, ce pianiste jazz inspiré a composé la musique des films de Michel Gondry (La Science de Rêves, Rembobinez s’il vous plaît), ce qui lui a valu une reconnaissance internationale. Il est ce mois-ci à l’affiche du film Cash d’Eric Besnard avec Jean Dujardin, Jean Reno, Alice Taglioni, Valeria Golino et François Berléand. Rencontre avec un musicien d’exception durant le Festival BŒ.

 

ResMusica : Que pensez-vous du film Cash ?
Jean-Michel Bernard : J’aime le bon cinéma populaire. Aujourd’hui il y a tellement de films avec de la violence gratuite que j’ai beaucoup aimé travailler avec Eric Besnard. J’espère que son film aura du succès.

RM : Comment avez-vous rencontré Eric Besnard ?
JMB : C’est très drôle. Nous avions un ami commun qui était producteur exécutif de la Science des Rêves et connaissait Eric Besnard. Ce dernier cherchait un compositeur dans ce style, il connaissait les films que j’avais fait avec Michel Gondry mais était à mille lieues de penser que j’étais capable de correspondre à sa demande pour ce film là. Quand il a appris que j’avais travaillé avec Ray Charles et tout ce que j’avais fait, quand il a entendu les musiques que je lui ai amené, le contact humain s’est fait et il a vu que je correspondais à sa demande.

RM : Quelle direction vous-a-t-il donné ?
JMB : Il aimait beaucoup Lalo Schifrin, Quincy Jones et toute cette mouvance de la musique des années 70 : L’Inspecteur Harry, Bullit… Il voulait un film très musical, pas sous la forme d’un score traditionnel, mais avec des morceaux qui existent par eux même.

RM : Avez-vous cherché à jouer avec le scénario – complexe – du film en plaçant des indices musicaux, en caractérisant les personnages, en essayant de faire comprendre le twist final ?
JMB : Pas du tout. Je voulais d’abord trouver un motif qui symbolise l’arnaque. En l’occurrence, j’ai trouvé les cuillères. Ce n’est pas flagrant, c’est un son percussif. On retrouve ce son caractéristique à certains endroits. Il y a ces petits jingles avec des claps et des sons de contrebasse. C’était un indice d’arnaque : il s’appelle d’ailleurs le « jingle arnaque ». Pour ce qui est de la thématique, il n’y a pas beaucoup de thèmes, à part le thème du générique du début qu’on retrouve une ou deux fois. Tout le reste se fonde sur l’énergie musicale, afin de donner du rythme. Avec quelques petits clins d’œil dont je ne me suis pas privé : par exemple, un clin d’œil à Mannix dans la scène du casse raconté.

RM : L’utilisation du jazz est-elle un compromis entre l’aspect comique d’un côté et l’aspect polar de l’autre ?
JMB : De toute façon il est sûr que le jazz était très présent dans les polars de l’époque, avec Mancini par exemple. Là, en l’occurrence, les morceaux étaient conçus comme des blocs avec les deux gros passages : le casse raconté, et le casse à la fin. On retrouve les mêmes composantes : la voix de Freddie Meyer s’y ajoute. Le réalisateur voulait une voix très rythmn & blues, dans l’esprit de James Brown, et qui donne beaucoup d’énergie au film.

RM : Cash n’est pas votre premier coup d’essai. C’est Michel Gondry qui vous a fait connaître du grand public : comment avez-vous été amené à travailler avec lui ?
JMB : Cela a commencé avec Human Nature, le film avec Patricia Arquette et Tim Robbins. Ils avaient besoin d’une chanson à l’intérieur du film dont les paroles étaient écrites par Charlie Kaufman le scénariste. J’en ai envoyé deux, il a aimé les deux et il a écrit d’autres paroles pour la deuxième. J’ai enregistré avec Patricia Arquette à Los Angeles et j’ai fait les orchestrations pour l’orchestre de Seattle. J’ai enregistré quelques petites pièces mais ce n’est pas moi qui ai fait la musique originale [composée par Graeme Revell, NDLR]. A l’époque personne ne me connaissait donc c’était impossible qu’un compositeur inconnu fasse un score complet. C’était la première participation avec Michel. Ensuite j’ai travaillé sur son DVD avec tous les clips qu’il a fait pour des artistes comme Bjork. Puis la Science des Rêves et maintenant Be Kind Rewind… Michel est un ami avec qui je m’entends bien, nos univers coïncident. Je lui apporte musicalement une certaine rigueur dont il a besoin, et lui, apporte une fantaisie qui m’a beaucoup aidé et libéré.

RM : C’est étrange : cela veut donc dire que votre musique apporte un cadre au film, alors que d’habitude c’est le contraire ?
JMB : C’est vrai. Regardez la Science des Rêves : la musique est intimement liée aux images. Certains thèmes ont été composés avant même que les images soient tournées. La rencontre de ces deux univers s’est faite naturellement : ce n’est pas passé en force. C’est comme lorsque je travaille avec Ray Charles. J’ai rencontré cet homme là alors que rien n’aurait pu laisser présager qu’un type né en Picardie arrive à accompagner une gloire de la musique mondiale. Pourquoi c’est arrivé ? On ne sait pas. Parce qu’à ce moment là tous les indicateurs étaient au vert pour que ça fonctionne. Avec Michel, nous avons sans doute les mêmes goûts musicaux. C’est assez inexplicable.

RM : En tout cas cette collaboration vous a bien réussi parce que cela vous a ouvert des portes. On ne parle que de vous. Certains disent même que vous prenez le même chemin qu’Alexandre Desplat. Qu’est ce que cela vous fait d’être aussi présent, d’être aussi demandé, de recevoir autant de prix ?
JMB : Cela fait très drôle parce que je n’ai plus vingt ans. A l’époque où je travaillais à la télévision j’ai vu beaucoup de jeunes connaître la gloire, perdre la tête rapidement puis être jeté comme des malpropres. Ce n’est pas une chance pour un compositeur de connaître une certaine forme de succès trop tôt. Une carrière est difficile à tenir sur la durée. Je suis admiratif des gens qui ont fait une carrière incroyable, comme Maurice Jarre. Pour moi, le meilleur compliment qu’on puisse faire à un compositeur c’est celui-ci : « j’ai entendu une musique et j’ai reconnu votre style ». C’est aussi à double tranchant : Danny Elfman a tellement été galvaudé ! Il a amené un style reconnaissable et particulier : tout le monde, après, a voulu faire du Danny Elfman. On est tributaire de la lignée qu’on a fait connaître. Il faut toujours se renouveler, inventer quelque chose de nouveau. Pas forcément des mélodies, mais des univers sonores différents, s’inspirer de l’art, de la peinture, des rencontres, des gens, des rapports humains. La musique englobe tout ça. Quand vous écoutez un grand interprète, jazz ou classique peu importe, ce sont souvent des gens qui ont beaucoup vécu. Ce qu’ils arrivent à donner au public, c’est une vie… Dans la musique de film, c’est une histoire de personnalités avant toute chose. On ne peut pas expliquer cela techniquement. Hormis le fait que le compositeur a du talent. Des jolies musiques, il y a plein de gens qui en font! Sur MySpace, il y a plein de trucs biens ! Dans des émissions comme la Nouvelle Star, parfois, il y a un type qui arrive et il marque les esprits : on ne sait pas pourquoi. Dans le cas de Michel Gondry, il ne faut pas croire qu’il est comme ça uniquement dans les entretiens : il est comme ça dans la vie. Il est naturel. Les gens le ressentent et c’est pour cela que les gens sont touchés par lui : il est lui-même, avec ses problèmes existentiels (avec les filles notamment). Il n’y a pas de faux-semblant…

RM : Votre expérience vous a donc façonné en tant que musicien. Qu’est ce que des gens comme Ray Charles, Morricone, etc… vous ont apporté dans votre travail de compositeur ?
JMB : D’abord une grande humilité. C’est pour moi la base de tout. Les compositeurs à Hollywood sont des gens souvent très humbles car ils savent très bien comment cela se passe. J’étais frappé l’année dernière à Gand quand j’ai vu Harry Gregson-Williams diriger l’orchestre symphonique. Il jouait Shrek, Narnia, etc… Il tremblait avant de monter sur scène, c’était monstrueux, il était livide ! Et pourtant c’est un type qui a une sacrée carrière !

RM : Que cela vous apporte-t-il de jouer en concert vos propres musiques de film ?
JMB : D’abord dans l’absolu il faudrait que chaque compositeur ait un niveau technique d’instrumentiste, qu’il soit capable de jouer sa musique en dehors du studio. Ce n’est pas toujours le cas : il y a de très bons compositeurs qui ne sont pas de bons instrumentistes. Pour moi le fait de la jouer en dehors est vital. Une musique doit exister en dehors du film… si elle peut l’être car je ne vois pas l’intérêt de jouer en concert une nappe ethnique.

RM : Cela signifie que le contenu musical n’est pas inintéressant. C’est valorisant pour un compositeur.
JMB : Mais pour moi c’est intimement lié. Le concert de ce soir, j’en suis très content, car je ne m’attendais pas à cela un jour. Je suis d’abord pianiste, j’ai fait beaucoup de jazz, musique improvisée. Contrairement à beaucoup de mes collègues, je joue la musique avant de l’écrire : c’est comme cela que je travaille. C’est assez spontané. Quand un scénario me suggère des idées musicales, je les retranscris. Parfois quand j’écoute les musiques que j’ai faites, je me demande comment j’ai pu faire ça. Souvent j’ai beaucoup d’idées le matin, au petit déjeuner. Chacun a sa façon de travailler. C’est un métier difficile…

RM : Nous allons fêter justement le Centenaire de la Musique de Film. Quel regard portez-vous sur la musique de film actuelle ? Dans ce contexte morose, pensez vous que le métier de compositeur de film a encore un avenir ?
JMB : Il y a un autre problème : l’industrie musicale est tellement en crise qu’on voit arriver des gens de tous les horizons, des gens qui n’ont rien à faire dans la musique de film. Mais ça fait rêver tout le monde : les tapis rouges, la lumière. Pourtant, cela n’arrive pas très souvent que les BOFs sortent en disque. Je suis content d’avoir un vrai partenariat avec Naïve. Aujourd’hui la dématérialisation ne me parait pas inéluctable. Je ne parle pas de la musique téléchargée illégalement car c’est du vol pour moi. La musique est galvaudée. La musique n’est pas considérée comme quelque chose d’essentiel…

RM : Quels sont vos projets ?
JMB : Un film aux USA réalisé par Edouard Getaz sur la jeunesse de Freud, le concert de Cannes le 22 mai prochain, un album avec Kimiko Ono, quelques projets en attente… et j’aimerais faire la musique du prochain film de Laurent Tirard sur Le Petit Nicolas (s’il lit cet article, ou bien si vous pouvez lui en parler !).

Remerciements à Peggy, Manon et Caroline du Divan du Monde

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Jean-Michel Bernard est le compositeur français qui monte. Après avoir travaillé avec Ray Charles, Morricone ou Schifrin, ce pianiste jazz inspiré a composé la musique des films de Michel Gondry (La Science de Rêves, Rembobinez s’il vous plaît), ce qui lui a valu une reconnaissance internationale. Il est ce mois-ci à l’affiche du film Cash d’Eric Besnard avec Jean Dujardin, Jean Reno, Alice Taglioni, Valeria Golino et François Berléand. Rencontre avec un musicien d’exception durant le Festival BŒ.

 
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