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Lauréate du Concours International Hennessy-Mozart, la pianiste était récemment en Provence pour un récital. Peu connue en France, cette artiste au tempérament fougueux jouera la saison prochaine avec le magnifique violoncelliste . Un duo prometteur qui risque de ne pas passer inaperçu ! ResMusica a cherché à en savoir plus sur cette pédagogue de renom qui a marqué la discographie beethovénienne avec deux enregistrements primés de façon unanime par la presse.

ResMusica : Vous habitez la Toscane mais c’est à l’Ecole Normale d’Alfred Cortot que vous avez fait vos études musicales. Pourtant, en regardant vos programmes, on ne trouve quasiment pas de répertoire Français !
 : Oui, c’est vrai. J’apprécie pourtant beaucoup le répertoire français. Cela vient certainement du fait que mon premier grand Maître, Jean Manuel, pianiste et chef d’orchestre (élève de Cortot et d’Isidore Philipp), aimait par-dessus tout la musique germanique mais aussi russe. C’est une des choses qu’il m’a transmise depuis ma plus tendre enfance. En outre, il avait une véritable passion pour Wagner. Il avait chez lui une pièce spécialement conçue pour y écouter sa musique. C’était comme entrer dans un monde magique, une récompense après ses leçons, toujours passionnantes et pleines de vie. Il réussissait à me transmettre son émerveillement presque enfantin devant les chefs-d’œuvre du répertoire! Quand j’y repense, j’imagine que Mozart a probablement été un peu comme cela… En musique de chambre, j’ai surtout étudié Beethoven, Schubert et Brahms. Voyez-vous, je pense que nous avons tous des affinités avec certains compositeurs. Les raisons restent quelquefois secrètes et même mystérieuses. Avec Maria Tipo, j’ai surtout abordé Mozart, Scarlatti et Clementi mais aussi Haydn et Schumann. J’ai travaillé Debussy et Ravel au Conservatoire de Paris et à l’Ecole Normale, en particulier des Etudes et Préludes (de Debussy) que j’ai quelquefois joués en concert. Je suis capable de m’émouvoir terriblement en écoutant du Ravel ou du Fauré… le moment n’est peut-être pas encore venu de les «porter» en concert mais bien entendu, il ne faut jamais dire jamais, n’est-ce-pas ? Même toute petite, la première œuvre dont je me souvienne – et qui n’était pas non plus française- est Vltavà de Smetana. J’avais alors trois ans. Cette œuvre a sans aucun doute décidé mon destin de musicienne… Je me rappelle très nettement cette sensation de me retrouver dans un monde «à part».

RM : Quel souvenir gardez- vous de ces années parisiennes ?
MC : Musicalement parlant, elles ont été très riches en rencontres. Résider dans la capitale m’a aussi permis d’écouter les plus grands interprètes et pas seulement des pianistes. Vivre très jeune et seule à Paris était le début d’une certaine autonomie et d’une grande responsabilité envers moi-même. Pendant ces années-là, j’ai appris, non seulement par l’écoute mais aussi en regardant jouer les plus grands. De Brendel à Pollini qui m’ont, inconsciemment, beaucoup influencée dans mes choix de répertoire, en passant par Abbado, Giulini ou Baremboim sans oublier les magnifiques concerts de Perahia, Ashkenazy, Arrau. J’ai pu entendre en live Arturo Benedetti-Michelangeli à la salle Gaveau. Lorsque je travaillais avec Jean et Marguerite Manuel, j’avais une grande estime pour le «magnétique» pianiste Marc Ponhus, également un de leurs élèves. Dans les années 80, j’ai habité pendant trois ans au Foyer Maurice Ravel de Nanterre où j’ai connu, entre autre, Vincent Coq (du trio Wanderer), Pierre-Alain Volondat (Grand Prix du concours Reine Elisabeth de Bruxelles) et le pianiste espagnol Diego Cayuelas. J’ai eu aussi le plaisir de bien connaitre la mère de Martha Argerich qui venait toujours à mes concerts, , que j’admire beaucoup, ainsi que Josette Samson François, d’une grande intelligence et encore fort dynamique.

RM : Parlez- nous de votre rencontre avec Maria Tipo ?
MC : Je l’ai entendue jouer au Théâtre des Champs-Elysées et j’ai immédiatement voulu travailler avec elle. Je lui ai demandé une audition lui disant que je désirais devenir son élève. Elle me répondit qu’il était très difficile de devenir une de ses disciples (elle ne prenait que des pianistes très sévèrement sélectionnés) et qu’elle était très occupée. L’audition à Florence a pourtant bien au lieu avec au programme Scarlatti, la Ballade n°1 de Chopin et le Concerto en sol majeur K. 453 de Mozart. Après m’avoir écoutée, elle m’a dit que j’étais née pour jouer Mozart ! C’est un des plus grands compliments qu’on ait pu me faire car sa façon de jouer le grand génie de Salzbourg était absolument prodigieuse.

RM : Quel genre de Maître était- elle ?
MC : C’était un professeur extrêmement exigeant, très dure parfois mais avec une écoute si fine et raffinée qu’après avoir travaillé les œuvres avec elle, dans un état psychologique de grande tension intérieure, on pouvait aller les jouer n’importe où! D’ailleurs, je me rappelle très bien le voyage symbolique qui menait chez elle sur les collines de Florence : il fallait toujours monter ; à l’inverse, et surtout si la leçon l’avait satisfaite, évidement on redescendait vers la ville, l’esprit léger et heureux ! J’ai poursuivi ce parcours aussi à Genève où j’ai obtenu mon premier prix dans sa classe. Elle m’a beaucoup appris du point de vue professionnel. Il fallait apprendre très bien et très vite pour s’habituer au rythme de carrière, soigner énormément le son et l’art de la pédale. Sincèrement, je crois que personne ne l’a utilisée aussi bien qu’elle. Elle avait aussi une façon très particulière et personnelle de souligner chaque détail. Chaque note était «pesée» dans sa relativité. Une grande école !

RM : Il semble qu’un grand nombre de pianistes français fait davantage carrière à l’étranger. C’est un peu votre cas aussi avec, au fil du temps, moins de concerts en France alors que pourtant vous aviez fait des débuts très prometteurs, notamment à Pleyel.
MC : Oui, à Pleyel où j’avais donné un récital consacré à Liszt en présence de France Clidat. J’ai effectivement joué à l’étranger beaucoup plus qu’en France. Quand on quitte son pays d’origine si jeune comme je l’ai fait, il est souvent difficile d’y garder de solides racines surtout si l’on veut en avoir aussi ailleurs. Parfois des ponts, sinon «coupés», sont en tout cas interrompus. De plus, je me suis aussi beaucoup consacrée à l’enseignement en Italie mais aussi en Autriche. J’ai d’abord été l’assistante de Maria Tipo pendant trois ans avec d’importantes responsabilités. J’étais très jeune et je me suis retrouvée avec des élèves de mon âge ou plus âgés que je devais guider et préparer à des concours internationaux. Ensuite, j’ai été Professeur au Conservatoire d’Innsbruck pendant plusieurs années. J’ai eu de très bons rapports et de grandes satisfactions avec certains élèves qui ont fait leur «chemin» et avec lesquels je suis restée très liée. Parmi eux, Fabio Mastrangelo, excellent chef d’orchestre, Directeur principal du Théâtre de l’Opéra d’Ekaterinbourg, Sergio Ciomei, Prix Mozart à Salzbourg ou encore Claudia Schurr, qui enseigne au Royal College de Londres.

RM : Vous êtes régulièrement citée par la presse spécialisée et aussi par d’illustres collègues pour vos enregistrements Beethoven. Ils sont devenus des références de la discographie. Pourtant le grand public ne vous connaît pas. Comment l’expliquez-vous ?
MC : Je crois qu’on ne me connait pas en France en partie pour l’ensemble de raisons dont je viens de parler mais aussi peut-être parce que je n’ai pas eu la chance d’y trouver un imprésario. Je suis heureuse de venir jouer assez souvent au Festival des Taillades et à Marseille. Christiane Berlandini, pianiste et pédagogue d’une grande générosité, m’invite régulièrement dans sa saison musicale très renommée où des personnes comme Caline Barbizet, l’épouse de l’illustre Maître, viennent toujours m’entendre. Avoir des critiques aussi exaltantes quand on est peu connu, de la part de grands journalistes, cela vous donne «des ailes» car on sait très bien que les œuvres de Beethoven sont non seulement très jouées mais aussi très enregistrées, notamment par les plus grands. Je n’oublierai pas non plus l’émotion indescriptible que me donna Carlo Maria Giulini lorsqu’il m’appela quelques années auparavant pour me féliciter après avoir entendu ma version des trois ultimes sonates de Beethoven…

RM : Les 32 sonates fascinent et peu de pianistes ont osé les jouer toutes au cours de leur carrière. Est-ce qu’au fil du temps votre vision de ce monument a changé ?
MC : Certains en jouent juste quelques unes mais moi, je désirais ardemment «aller plus loin» dans ce domaine et aborder le corpus tout entier. C’est quelque chose de «vital» pour moi de rentrer et d’analyser ces œuvres dans leurs différents aspects, de continuer à chercher, à comprendre comment Beethoven évoluait avec le «matériau» des motifs qu’il choisissait avec deux importants paramètres : «espace-temps». Travailler sa musique nécessite une énorme concentration d’énergie. Cela veut dire aussi essayer de rendre le plus fidèlement possible le processus de construction avec authenticité et une pureté de sentiments. Tout musicien est en perpétuelle évolution. Chaque fois que reprend telle ou telle sonate, je change des détails dans le phrasé, des doigtés, j’améliore la dynamique, etc… J’ai deux sensations : quelque part plus de liberté mais aussi plus de responsabilité. Aujourd’hui, je comprends bien pourquoi Brendel a eu la nécessité d’enregistrer trois fois son intégrale…

RM : Quelle genre de relation avez-vous avec l’œuvre de Beethoven ?
MC : Très exclusive depuis toujours puisque j’écoutais déjà à quatre ans toutes ses symphonies. J’étais plus fascinée par l’orchestre que le piano. C’est peut-être pour cette raison que je l’ai affronté très tôt, sans me poser trop de questions avant… après, bien sûr, c’est autre chose car plus on avance, plus on s’interroge. Ce compositeur représente donc un phare dans ma vie et il reste un de ceux que j’ai le plus travaillé. Je l’aime dans tous ses états : lorsqu’il exprime une immense et pudique tendresse, lorsqu’il se révolte ou encore lorsqu’il est mystique ou métaphysique. Et puis, comment résister au Beethoven jubilatoire ? Lui sommes-nous assez reconnaissants pour ce qu’il nous a donné? Je pense que, contrairement à Schubert par exemple, qui vit et supporte la souffrance à travers et par la résignation, Beethoven accepte. L’opus 111 symbolise sa vie mais aussi celle de tout être humain : la lutte contre le destin (1er mouvement) et l’acceptation totale, la sublimation de la douleur (Arietta). Il est certainement le seul compositeur que je peux chaque jour, encore et encore, fréquenter sans jamais sentir une «certaine fatigue» du quotidien.

RM : Qu’en est- il de ses œuvres pour la musique de chambre ? 
MC : Il y a quelques années, j’ai eu la chance de pouvoir jouer avec Alain Meunier, admirable artiste, toutes les sonates de Beethoven en deux concerts à Milan. Nous avions mis au programme également la «sixième» sonate op. 64 qui est une transcription d’un trio et les Variations sur Judas Maccabeus de Haendel. Le violoncelle possède une voix plus humaine que la voix elle-même : c’est la voix de l’indicible.

RM : Depuis quelque temps, il semble qu’une période Schumann se profile : il occupe désormais une grande place dans vos programmes.
MC : J’éprouve pour lui une passion inconditionnelle. Il a été aussi très présent depuis le début de mes études. Je me souviens très nettement des premiers morceaux de l’Album pour la jeunesse, de l’Arabesque, de la Novellette n°1, des Variations ABEGG, les Papillons, les œuvres plus importantes telles que la Sonate op. 11, l’opus 22, les Davidsbuendler, les Etudes Symphoniques et enfin le Concert sans Orchestre op. 14. Chaque fois que j’entends Schumann ou que je le joue, je suis profondément touchée et émue devant cette douleur poignante qui le caractérise. Son amour pour Clara, sa souffrance et sa maladie sont tellement omniprésents! Sa musique me donne une sorte de fièvre. Je dois avouer qu’elle vous met les nerfs à dure épreuve. Schumann n’est pas du tout pianistique et il n’y a jamais la moindre trêve avec les difficultés purement musicales intrinsèques et digitales. «Gérer» la partie émotionnelle au milieu de tant de difficultés devient effroyable et absolument bouleversant!

RM : Aimeriez-vous enregistrer un disque tout Schumman ? 
MC : Effectivement, j’aimerais bien pouvoir enregistrer un jour ensemble les opus 13 (Etudes Symphoniques) et 14 (Concert sans orchestre), qui me sont devenus indispensables. Sans aucun doute, par son inspiration et sa noblesse, l’op. 14 est l’une des œuvres majeures du répertoire romantique. C’est une œuvre inquiétante, impénétrable et qui peut sembler rebutante à cause d’une grande austérité et d’une énorme difficulté dans l’exécution. Le deuxième mouvement est à mon avis un «hymne à la détresse» dont je considère le thème un peu comme une marche funèbre. Le troisième possède des hardiesses harmoniques vraiment géniales. Je ne parle que des trois mouvements car personnellement, j’ai choisi de jouer la première version (sans le scherzo) qui apparait clairement plus tragique de par certaines dissonances par rapport aux successives révisions et ajouts. Je m’étonne toujours du fait que la plupart des pianistes ne la joue pas et ne la connaisse pas bien non plus. Je me suis moi-même rendue «coupable» de ne pas l’avoir affrontée avant.

RM : Depuis peu vous formez un duo étonnant avec . Comment est née votre association ? 
MC : J’ai rencontré David lors d’un concert qu’il a donné à Verona sous la direction de Fabio Mastrangelo. Je le connaissais bien sûr à travers ses enregistrements – en particulier ses superbes concertos de Boccherini, ou son sublime disque consacré à Rachmaninov avec Ian Fountain. En revanche, je ne l’avais encore jamais entendu en «live». Ce fut une véritable révélation : il a joué comme personne le concerto de Dvorak! J’étais littéralement bouleversée jusqu’aux larmes pendant tout le concert ce qui m’est arrivé très rarement dans ma vie de musicienne. Nous nous sommes revus lors d’un diner en compagnie de sa femme Tatiana Schatz, magnifique pianiste et élève de Neuhaus Après m’avoir entendue, David m’a proposé de jouer avec lui.

RM : Comment est- il dans le travail ?
MC : Il est très rigoureux, profond, totalement absorbé et attentif à chaque détail que nous analysons ensemble dans chacune de ses particularités tout en étant libre et plein de fantaisie. Nous évoluons dans un climat d’une grande sérénité unis par une totale concentration et une inépuisable énergie. Pendant nos pauses, David et Tatiana racontent beaucoup d’histoires passionnantes, des anecdotes concernant de véritables «mythes» qu’ils ont très bien connus comme évidement son Maître Mstislav Rostropovitch, Neuhaus ou encore Karajan.

RM : Quels sont vos projets à venir ?
MC : Nous avons des concerts ensemble prévus en Italie et à l’étranger pour la prochaine saison avec un répertoire déjà très fourni : des sonates de Beethoven, une sonate de Haendel, la sonate op. 65 de Chopin, l’opus 70 de Schumann, Schubert l‘Arpeggione et les sonates de Brahms. Dans l’immédiat, j’ai aussi d’autres projets avec le chef Simon Over et le Southbank Sinfonia de Londres. Nous jouerons en juillet au Festival d’Anghiari (Italie) et en Angleterre dans le cadre magnifique du Malborough College. A l’automne, je jouerai pour la première fois à Athènes, (invitée par la pianiste Alexandra Nomidou) le Concert op. 21 de Chausson avec le Quatuor Psophos et Sarah Nemtanu.

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