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Eric-Emmanuel Schmitt, écrivain musicien

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Celui qui a dit : «Bach c’est la musique que Dieu écrit, Mozart, c’est la musique que Dieu écoute … et Beethoven c’est la musique qui convainc Dieu de prendre des vacances …» est-il bon ? Est-il méchant ? Il ose traiter le beau en y mettant la forme sans paradoxe sur les comédiens ni sur les musiciens. Il butine la musique sans être fataliste et partage ses émotions en maître.

Parfaitement à l’aise chez Calliope, Euterpe ou encore Thalie, Eric-Emmanuel Schmitt est incontournable aux oreilles des mélomanes. Après un premier essai dans la collection Le bruit qui pense sur Mozart en 2005 et une nouvelle portant le titre emblématique A la mémoire d’un ange, primée par l’Académie Goncourt en 2010, ResMusica vous propose une rencontre à propos de son dernier livre Quand je pense que Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent … et pour la pièce Kiki van Beethoven actuellement au Théâtre La Bruyère, à Paris, interprétée par Danièle Lebrun.

 

ResMusica : Regrettez-vous de ne pas être un musicien professionnel ?
 : Pas vraiment, je regretterais peut-être de ne pas être un compositeur. Je donnerais tout ce que j’ai écrit pour avoir composé une valse de Strauss, un menuet de Mozart et je reste modeste, je n’ai pas évoqué une 9e symphonie (sourire). J’envie tellement le musicien qui est capable de créer une immédiate émotion, c’est au dessous de tout entendement, même si je peux y arriver avec des mots, c’est toute une mise en place bien moins soudaine qu’une phrase musicale.

RM : Votre partition est-elle la page blanche d’un livre ?
EES : Possible … Mais je n’ai pas l’angoisse de cette absurde page blanche car je suis aussi dans un processus de création et mon imagination littéraire est bien meilleur que mon imagination musicale, donc tout va bien, cela ne me déplait pas d’être écrivain avec la nostalgie de la musique. La musique des mots est très importante pour moi, les acteurs me le disent, quand un mot est remplacé par un autre ils s’en rendent compte tout de suite car la musicalité de la phrase boite, le rythme est cassé et le texte n’est plus fluide.

RM : Trouvez-vous le temps de pratiquer la musique ?
EES : C’est indispensable pour moi, je suis toujours un bon déchiffreur, donc je peux me rendre disponible pour faire de la musique avec les autres, mes amis dès qu’ils savent que je suis rentré chez moi, m’appelle pour savoir quand venir et enfin jouer ensemble. Sinon la musique m’accompagne où que j’aille, Je me promène avec tout un tas de disques que j’écoute sans cesse. La musique est nécessaire à ma vie pour écrire mes livres.

RM : Quels mots utiliseriez-vous pour définir une idée de la sonorité d’une évocation musicale ?
EES : C’est bien sur par analogie, le langage musical est avant tout poétique, il ne s’agit pas d’utiliser des termes musicologiques qui restent obscurs aux lecteurs néophytes et c’est cette approximation qui fait rêver et devient un bel enjeu pour trouver un vocabulaire poétique.

RM : Auriez vous été le même en découvrant Beethoven aujourd’hui ?
EES : Non, je ne pense pas, en faisant une émission religieuse dernièrement, «Les enfants d’Abraham» où étaient présents trois représentants des religions monothéistes, Malek Chebel disait «en Occident il y a trois grâces, la philosophie, la littérature et la musique, en Orient on a les deux premières mais pas la musique classique, pour moi, l’occident C’est la musique classique», j’ai beaucoup aimé sa définition. Je dirais aussi que la musique se colle à nos émotions et ouvrent des portent que l’on a en nous. Quand on est amoureux on a un tempérament plutôt du XIXe siècle romantique, et je l’ai découvert dans l’adolescence où les sentiments peuvent être fougueux. On est ultra sentimental et si on a la chance de découvrir Beethoven à ce moment là, c’est idéal. Puis vers l’âge de 20 ans je recherchais une musique plus cérébrale j’allais suivre les cours de Boulez au Collège de France sur la musique sérielle, les formes dodécaphoniques, j’ai découvert les mondes de Berg, Schœnberg, Webern etc. Je me suis engouffré dans la musique contemporaine, cette période dans ma vie correspond à un idéal de maîtrise intellectuelle de mes choix et l’émotion me semblait destructrice et les sentiments dévastateurs. Je quitte donc Beethoven. Si j’y reviens aujourd’hui, ce n’est pas par nostalgie de ce que je ressentais en l’écoutant, c’est l’envie de reprendre son chemin émotionnel douloureux pour finir paradoxalement avec la joie. Notre vie existe par nos émotions c’est au delà de la connaissance de ses œuvres et parce que j’ai compris que l’unique maîtrise de mes sentiments est une fausse joie, il faut accepter d’être humain et on ne peut pas tout maîtriser, il faut savoir se laisser surprendre.

RM : Faut-il traverser la souffrance pour arriver à la création ?
EES : Dans tous les cas, on ne peut pas la nier, dans l’humanité elle est omniprésente l’exemple de Siddhârta dans son palais, sa vie est simple et tranquille jusqu’au moment où il découvre le mal et seulement à ce moment il choisi de prendre un chemin de renoncement et de sagesse en devenant un homme et finir à être Bouddha. Même si la création peut-être la recherche de la joie, il faut passer par autre chose pour la démontrer. Regardez les classiques à leur époque optimiste, les mouvements éventuellement tristes ou tourmentés vont être encadrés par des mouvements plus enthousiastes, plus volubiles pour arriver à montrer l’émotion d’intense tristesse, ils savaient y faire et en sont les maîtres. Pour Beethoven c’est encore valable, dans sa marche funèbre [ndlr : de la Symphonie n°3 «Héroïque»] par exemple, écouter les 3e et 4e mouvement, ils mettent en évidence le 2e, c’est l’art d’amener l’auditeur exactement à un point d’émotion, chaque musicien nous dicte quel chemin prendre pour aller vers la tristesse, Mozart nous la fait aimer, elle est belle et universelle, et Schubert en est son petit frère … avec cette nostalgie profonde il faut l’intégrer comme le courant du jour, par cette étrange spiritualité schubertienne…

RM : Seriez-vous romantique, non pas au sens de la littérature mais par le terme musical ?
EES : Non, je ne peux pas me définir comme tel, Mozart est aussi important pour moi, ainsi que Bach, ou encore Debussy et pour la musique d’aujourd’hui Messiaen ! je ne peux plus penser par ces termes d’école même au sens esthétique, je pense être plus complexe car j’espère qu’on est tous un peu comme des abeilles qui butinent d’une musique à une autre dans toutes les périodes musicales, c’est en fait toujours la même chose qu’on recherche, ce sont ces instants émotionnels intenses et intellectuels parfois pour avoir l’expérience de vivre des sentiments nobles, une émotion noble. Je ne serais pas capable de me définir dans un style ou une époque. Il est bien pratique aujourd’hui de se promener à notre guise dans les siècles et parcourir toutes les formes d’émotions musicales, je ne supporte pas les gens qui se cantonnent soit dans un style ou dans une période musicale.

RM : Dans votre livre, vous ne parlez d’aucun interprète, à part votre professeur, quelle en est la raison?
EES : Si, je parle de Hans Hopf dans son personnage de Florestan …. Car j’ai été vraiment impressionné par son Fidelio à Zurich dirigé par Nikolaus Harnoncourt. Et je me moque un peu de Karajan car je ne l’aime pas dans Beethoven je trouve ses versions trop «fabriquées» je préfère de loin Furtwängler par exemple mais je ne fais pas parti d’un club en vénérant untel ou untel. Ecarter les interprètes m’a permis de me concentrer sur les œuvres et non pas sur le facteur humain.

RM : On connaît votre relation forte avec Mozart, pouvez-vous nous dire ce qui vous a poussé à transcrire en français le livret des Nozze di Figaro ?
EES : Pour deux raisons : la première c’est l’histoire d’une rencontre avec Pierre Jourdan, je voulais donner la possibilité de découvrir à ceux qui ne connaissent pas la beauté du verbe vénitien du XVIIe siècle, leur donner par une traduction au plus prêt du livret la beauté du sens des mots et montrer comment Mozart est un génie dramaturgique, montrer comment existe la musique dans les mots. La deuxième est très égoïste ; passer deux ans avec Mozart, tous les matins à mon piano, le reste de la journée soit avec Beaumarchais ou Da Ponte, écouter plus de cinquante versions et tout cela pour entendre les gens rire et adorer Mozart. Il faut dire que cela a été un travail colossale mais les anglophones et d’autres pays traduisent les opéras pour que le public puissent partager l’œuvre musicale, même si personnellement je préfère les originaux, c’est dans un esprit de faire partager la musique qui n’est pas si évidente à appréhender, la version de Bergman chantée en suédois est étonnante ! Dialogues des carmélites de Poulenc a été donné en première mondiale à la Scala de Milan en italien alors que la partition originale est écrite en français. Je m’attendais à un fiasco et la critique à mon grand étonnement a approuvé le projet.

RM : Pourquoi ne traduit-on pas plus les opéras en France, est-ce par manque de moyens ?
EES : Mozart a insisté pour pouvoir écrire ses opéras en allemand et pas obligatoirement en italien comme cela était de coutume à cette époque, et aujourd’hui parce que les musiciens sont aussi acteurs et connaissent parfaitement les partitions originales, pourquoi se donner la peine de travailler une autre langue ? et les théâtres préfèrent se garantir une salle pleine avec des vedettes internationales plutôt que de s’engager dans un projet artistique et les chanteurs sont interchangeables à volonté, alors que cela permettrait d’entretenir un tissus artistique local moins coûteux et de qualité pour tous les jeunes chanteurs. Il n’y a plus de volonté pédagogique, il n’y a qu’une rentabilité commerciale. Puis il y a le fameux snobisme qui laisse aux élites le soin de s’octroyer la musique et de s’esclaffer en disant «c’est génial, je n’ai rien compris» même si dans certaines salles il y a maintenant soit des sous-titres accessibles à tous et parfois dans plusieurs langues grâce à l’informatique, mais cet arrangement restreint l’attention du public, il faut en fait déjà connaître musicalement l’œuvre pour suivre le texte et cela gâche le plaisir de la mise en scène. Puis cela permet à certains metteurs en scène de faire n’importe quoi avec le prétexte d’une version récurrente et inédite. Mon souci principal vis à vis de la musique c’est l’envie de partager et la rendre accessible.

RM : Bien que vos propres livres soient traduits dans plusieurs langues, vous enregistrez vos textes à la Librairie Sonore, comment vous est venue cette idée qui n’est pas anodine pour un auteur ?
EES : Toujours avec cette même idée de transmettre, je laisse aussi le soin à des acteurs de faire ces enregistrements, mais pour certains textes j’aime aussi les transmettre avec ma voix, mes intonations et mes intentions à ceux qui n’ont pas le temps ou l’envie de prendre un livre et j’ai un réel plaisir à le faire.

RM : Pensez-vous à des acteurs en particulier pour vos personnages quand vous écrivez une pièce ?
EES : Pour Kiki van Beethoven je pensais à Danièle Lebrun, de plus elle est musicienne, et pianiste. Cela a été instantané. Elle comprend si vite le rythme des phrases; si c’est adagio, moderato ou fortissimo, elle est tout de suite dans l’écriture et ne change pas le tempo.

RM : Quels sont les œuvres ou les enregistrements que vous écoutez actuellement ?
EES : C’est une question très intime (rire) j’écoute un coffret qui regroupe des enregistrements de Ferenc Fricsay, chef hongrois qui a fait carrière dans l’Allemagne des années 50 qui a eu une vie trop courte, j’ai une grande passion pour lui dans Mahler, Mozart …

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Parfaitement à l’aise chez Calliope, Euterpe ou encore Thalie, Eric-Emmanuel Schmitt est incontournable aux oreilles des mélomanes. Après un premier essai dans la collection Le bruit qui pense sur Mozart en 2005 et une nouvelle portant le titre emblématique A la mémoire d’un ange, primée par l’Académie Goncourt en 2010, ResMusica vous propose une rencontre à propos de son dernier livre Quand je pense que Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent … et pour la pièce Kiki van Beethoven actuellement au Théâtre La Bruyère, à Paris, interprétée par Danièle Lebrun.

 
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