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Philippe Herreweghe, poète accompli des cantates de Bach

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Lyon, Auditorium de Lyon. 22-X-2015. Johann Sebastian Bach (1685-1750), cantate Nun komm, der Heiden Heiland, BWV 62 ; cantate Gelobet seist du, Jesu Christ, BWV 91 ; cantate Dazu ist erschienen der Sohn Gottes, BWV 40 ; cantate Christen ätzet diesen Tag, BWV 63. Dorothee Mields (soprano) ; Damien Guillon (alto) ; Thomas Hobbs (ténor) ; Peter Kooij (basse) ; Collegium Vocale Gent ; Philippe Herreweghe (direction musicale).

Philippe HerrewegheQuatre cantates de Bach pour le temps de Noël, autant d’atmosphères différentes. Et un interprète majeur, , en son jardin dans ce répertoire, pourtant dans le vaste espace qu’offre l’Auditorium de Lyon.

Depuis quarante ans (et autant d’années avant la Philharmonie de Paris), l’Auditorium de Lyon combine un large spectre d’activités : l’accueil d’un orchestre résident (pour tous ses répétitions et concerts), en l’occurrence l’Orchestre national de Lyon ; une pleine saison de concerts dans tous les répertoires (récitals, musique de chambre, musiques anciennes, jazz, musiques du monde, ciné-concerts, récitals d’orgue) ; et nombre d’actions culturelles en direction de publics sectorisés. Le tout avec une jauge qui excède les deux mille places et avec une architecture intérieure originale (espace ovoïde et extrêmement large) et une grande potentialité d’estrades levables, qui autorisent une atmosphère intime (pour les récitals) comme de vastes effectifs (orchestre et chœurs).

L’automne 2015 a été marqué par trois passionnants récitals pianistiques (Grigori Sokolov, qui, dans Schubert, a créé d’incroyables espaces-temps ; Arcadi Volodos, éclatant et méditatif ; et Leif-Ove Andsnes, qui, à partir d’un son minéral, déploie une intelligence souveraine). Et par cet admirable concert de cantates de Bach.

Herreweghe et un accident : les musiques anciennes

Depuis plus de quatre décennies, (né en 1947) fréquente assidûment les cantates de Bach, dans le travail avec ses propres ensembles (Collegium Vocale, Gent et feue La Chapelle Royale) qu’en mettant son ensemble gantois à la disposition de Gustav Leonhardt dans la fameuse intégrale réalisée conjointement avec Nikolaus Harnoncourt. Alors que Gustav Leonhardt est mort et que, en 2015, Nikolaus Harnoncourt a été contraint de cesser ses activités, est, à la fois, le dernier actif de cette épopée phonographique et celui qui a inventé une autre pratique. Pianiste passionné par les musiques postromantique (Bruckner), moderne (les trois Viennois) et contemporaine, il est tombé par accident dans la direction musicale et, plus encore, dans la musique ancienne. S’épanouissant dans la seule activité de concert (un mince goût pour l’opéra, jugé trop contraignant et trop explicite), ce sont sa largeur de vue et son oreille contrapuntique qu’il a mis à la disposition de répertoires plus anciens (Lassus, Schein, ancêtres de Bach, Schütz et Bach).

Quatre cantates pour le temps de Noël

Pour ce concert, quatre cantates liées au temps de Noël. Dans la BWV 62 (Nun komm, der Heiden Heiland) pour le premier dimanche de l’Avent, Bach dédaigne l’attente attachée à cette période de quarante jours et chante le réconfort émerveillé que le mystère de Noël crée chez le croyant. La BWV 91 (Gelobet seist du, Jesu Christ) pour le jour de Noël, oppose l’éblouissante et incommensurable majesté de Dieu à l’obligée humilité du fidèle. Quant à la BWV 40 (Dazu ist erschienen der Sohn Gottes) pour le lendemain de Noël, elle est tendue entre Dieu fait homme pour racheter la faute originelle et le serpent tentateur au Paradis. Enfin, la BWV 63 (Christen ätzet diesen Tag), également pour le jour de Noël, n’a qu’un objectif : éteignant la souffrante attente du Sauveur, un naïf et enthousiaste chant d’action de grâces est élevé à Dieu pour le remercier d’avoir envoyé son fils pour sauver l’humanité pécheresse. Quatre cantates, autant d’atmosphères. Philippe Herreweghe trouve la singularité de chaque mouvement de cantate. Il entrelace les timbres (vocaux et instrumentaux, avec des colla parte où le texte demeure distinctible), la texture exacte (un feuilletage que l’oreille peut fouiller), le profil tendu de chaque ligne (son articulation initiale, son cours épanoui, sa désinence et sa fin millimétrée) et une plastique sonore. Au-delà de cette étonnante pertinence, il ajoute un sentiment expressif et rhétorique de la théologie luthérienne.

Un modèle interprétatif

Car Philippe Herreweghe est, avec Philippe Pierlot, le seul des chefs familiers de ce répertoire à en comprendre, à cette altitude, la spécificité confessionnelle du luthéranisme dans la première moitié du XVIIIe siècle, soit le début de l’Aufklärung. Là où John-Eliot Gardiner ne peut étouffer l’esprit anglican (avec son cortège de rutilances, d’affects explicités et de relation sentimentale au texte), et là où Raphaël Pichon, pour captivant que soit son travail, laisse perspirer des parfums catholiques, Philippe Herreweghe croise des couleurs moirées, un implicite de l’expression et un lien rhétorique au texte.

La part chantée du Collegium Vocale, Gent a établi un modèle – fait de vocalité abstraite et ô combien splendide et efficace – que, étonnamment, aucun directeur musical n’a suivi cette voie ainsi ouverte. Le talent de ses instrumentistes, un continuo moteur et propulsé vers l’avant et un impeccable plateau solistes font le reste : , au timbre fruité et à l’émission limpide ; , tout simplement impeccable de beauté vocale et d’intelligence rhétorique ; , timbre dense et capable de haute virtuosité (Bach a toujours “gâté” ses parties de ténor) ; et le fidèle , lui aussi irremplaçable.

Un concert enchanteur et mémorable.

Crédit photographique : Philippe Herreweghe (c) Michiel Hendryckx 2013

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Lyon, Auditorium de Lyon. 22-X-2015. Johann Sebastian Bach (1685-1750), cantate Nun komm, der Heiden Heiland, BWV 62 ; cantate Gelobet seist du, Jesu Christ, BWV 91 ; cantate Dazu ist erschienen der Sohn Gottes, BWV 40 ; cantate Christen ätzet diesen Tag, BWV 63. Dorothee Mields (soprano) ; Damien Guillon (alto) ; Thomas Hobbs (ténor) ; Peter Kooij (basse) ; Collegium Vocale Gent ; Philippe Herreweghe (direction musicale).

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