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La Manon de Massenet vue par Olivier Py à l’Opéra-Comique

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Paris. Opéra-Comique. 10-V-2019. Jules Massenet (1842-1912) : Manon, opéra en cinq actes sur un livret de Henri Meilhac ; Philippe Gille, d’après L’Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut de l’Abbé Prévost. Mise en scène : Olivier Py. Assistant mise en scène et chorégraphie : Daniel Izzo ; Assistante scénographie : Matthieu Crescence ; Décors et costumes : Pierre-André Weitz. Assistante costumes : Nathalie Bègue. Lumières : Bertrand Killy. Avec : Patricia Petibon, Manon ; Frédéric Antoun, Chevalier des Grieux ; Jean-Sébastien Bou, Lescaut ; Damien Bigourdan, Guillot de Mortfontaine ; Laurent Alvaro, Comte des Grieux ; Philippe Estèphe, Monsieur de Brétigny ; Olivia Doray, Poussette ; Adèle Charvet, Javotte ; Marion Lebègue, Rosette ; Antoine Foulon, L’Hôtelier. Chœur de l’Opéra National de Bordeaux (chef de chœur : Salvatore Caputo). Orchestre Les Musiciens du Louvre, direction musicale : Marc Minkowski

4_manon_dr_stefan_brionEn coproduction avec le Grand Théâtre de Genève et l’Opéra de Bordeaux, la Manon de Massenet vue par débarque à l’Opéra-Comique avec sa vision sulfureuse et extrême mais surtout avec , Mark Minkowski et Les .

On le sait, depuis les premières représentation à Genève de 2016, cette Manon ne passe toujours pas auprès d’une partie du public qui ne voit dans ce travail que provocation, vulgarité et complaisance libidineuse.

Reconnaissons pourtant dans un premier temps qu’en se concentrant sur le thème du commerce de la chair, impose avec beaucoup de cohérence une vision forte de l’œuvre qui se trouve ici dépouillée de l’imaginaire collectif autour du XVIIIᵉ siècle libertin, de la joliesse et de l’esthétisme des tableaux de Fragonard ou Boucher. C’est sa force et impose, grâce à la scénographie et aux superbes décors de , des images marquantes de bordels sordides soudain ramenés à leur trivialité ordinaire et l’on se rappellera longtemps de la dernière image d’un Des Grieux retrouvant une Manon épuisée qu’il pare de bijoux impuissants à faire revenir le bonheur et à donner du sens à une vie bien dérisoire ; « et c’est là l’histoire de Manon Lescaut …».

Toutefois, ce prisme un peu lapidaire est aussi sa faiblesse car c’est un peu vite oublier que la Manon de Massenet est davantage un pastiche, un fantasme sur le XVIIIᵉ siècle et son esthétique qu’un brûlot sur la condition féminine. Et de fait, cette musique qui convoque Rameau et les menuets résiste à l’actualisation et l’esthétique du metteur en scène, de telle sorte que tout semble un peu heurté. Et puis, que de contresens, comme le « Ne bronchez pas, soyez gentille » lancé par Lescaut à sa cousine ici alitée et entourée d’hommes alors que l’on est censé l’emmener au couvent. Si l’image est forte, l’esprit n’y est pas et tout cela contribue à donner un caractère univoque au personnage de Manon, qui n’évolue pas beaucoup, et donne le sentiment d’un surlignage excessif à grand renfort de nudité permanente et racoleuse, un brin obsédée (que viennent faire les hommes masqués et nus à Saint-Sulpice ?).

Mais enfin, quand on se rappelle la Manon massacrée par Coline Serreau à l’Opéra de Paris, il n’y a vraiment pas de quoi crier au loup. D’autant qu’en appui de cette vision, le plateau est extraordinairement homogène et investi.

Manon-Paris©-Stefan-Brion
Disons-le d’emblée, est une grande Manon et sur tous les plans. Excellente actrice, elle se joue crânement des passages parlés grâce à un sens de la déclamation très poussé jusque dans le « il le faut » final, déchirant de résignation. Un sens aigu de la caractérisation et des intentions lui permettent dès le « je suis encore toute étourdie » d’instaurer une séduction et une sensualité dans un texte qui pourrait n’être que celui d’une oie blanche. Grande technicienne, elle assume autant les grandes phrases, la puissance, la rondeur des grands duos d’amour que les aigus et la précision du Cours-la-reine. Sa fréquentation de répertoires variés lui permet de se conformer avec une facilité confondante à la pluralité des couleurs qu’exige la partition. Une sublime prestation, justement acclamée.

Face à elle, est aussi un atout charme grâce à une présence hollywoodienne incontestable et une même attention aux mots. Le rôle de Des Grieux est redoutable car il nécessite une puissance mais aussi beaucoup de nuances et de grâce, surtout dans l’air du rêve au II ici parfaitement assumé par le ténor canadien. Cependant, après l’entracte, le chanteur semble passer en force et livre un « ah fuyez douce image » impressionnant mais un peu lourd et démonstratif. Mais ce portrait fouillé et touchant emporte l’adhésion et séduit par son engagement sans faille.

campe avec beaucoup de conviction un Lescaut proxénète et détestable. Le timbre est somptueux, la projection insolente et les intentions toujours fort à propos comme celles du Guillot de , admirable comédien qui n’a pas peur d’en faire trop et qui assume sa partition avec énormément de classe.

On est séduit par la profondeur des graves de , extraordinaire comte Des Grieux, auquel manque peut-être un brin d’ironie dans ses dialogues avec son fils à Saint-Sulpice.

On soulignera enfin le superbe et étonnement fringuant Brétigny de  qui déploie de belles couleurs et le luxueux trio Poussette-Javotte-Rosette des délicieuses , et . Enfin, le chœur assume avec beaucoup de précision et d’adaptabilité les scènes de fêtes ou de paroisses.

Les sonorités des apportent cet esprit XVIIIᵉ siècle qui manque à la scène et subjuguent littéralement. adapte sa battue en fonction des passages et de leur inspiration toute en apportant une cohérence et un sens du théâtre qui fonctionne bien avec la scène. Entre rythme et ampleur de la battue, valorisation des pupitres, tendresse des longues phrases, le chef rend un magnifique hommage à l’orchestration de Massenet qui ne cesse de charmer.

Crédits photographiques : © Stefan Brion

 

 

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Paris. Opéra-Comique. 10-V-2019. Jules Massenet (1842-1912) : Manon, opéra en cinq actes sur un livret de Henri Meilhac ; Philippe Gille, d’après L’Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut de l’Abbé Prévost. Mise en scène : Olivier Py. Assistant mise en scène et chorégraphie : Daniel Izzo ; Assistante scénographie : Matthieu Crescence ; Décors et costumes : Pierre-André Weitz. Assistante costumes : Nathalie Bègue. Lumières : Bertrand Killy. Avec : Patricia Petibon, Manon ; Frédéric Antoun, Chevalier des Grieux ; Jean-Sébastien Bou, Lescaut ; Damien Bigourdan, Guillot de Mortfontaine ; Laurent Alvaro, Comte des Grieux ; Philippe Estèphe, Monsieur de Brétigny ; Olivia Doray, Poussette ; Adèle Charvet, Javotte ; Marion Lebègue, Rosette ; Antoine Foulon, L’Hôtelier. Chœur de l’Opéra National de Bordeaux (chef de chœur : Salvatore Caputo). Orchestre Les Musiciens du Louvre, direction musicale : Marc Minkowski

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