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Zuzana Marková, soprano des couleurs

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En ce moment à Liège, la soprano reprend le rôle-titre de Lucia di Lamermoor. Elle nous explique son intérêt pour ce rôle si important du répertoire lyrique et ses choix pour l’avenir.

ResMusica : Vous reprenez le rôle de Lucia di Lammermoor à l’Opéra de Wallonie-Liège, qu’appréciez-vous dans ce personnage ?

: C’est ma cinquième reprise de Lucia et c’est un rôle qui correspond parfaitement à ma voix. Il a énormément de couleurs durant tout l’opéra : d’abord fraîche et jeune, cette femme entre soudainement dans une tonalité sombre. J’aime transférer au public toutes les émotions par lesquelles elle passe, toute sa sensibilité. Elle est aussi éperdument amoureuse d’Edgardo et cela doit s’entendre. Puis j’aime cette façon dont elle arrive à la folie : ce n’est pas une transformation incompréhensible, mais bien due à des événements qu’elle subit. Pour moi, elle a tué Arturo, et cela la détruit de l’intérieur.

Par rapport à la partition, j’aime chanter les notes les plus hautes, pourtant sans doute ajoutées après de manière apocryphe, mais celles-ci ne doivent pas être là juste pour faire plaisir au public ; elles doivent avoir du sens. Je peux aller au contre-mi et y monter bien sûr parfois, mais dans le premier aria par exemple, où il y a beaucoup de nuances dans la partie médiane, c’est un peu surfait de remonter ensuite tout en haut, donc cela dépend des situations et de l’atmosphère.

RM : Pour votre cinquième reprise de Lucia, que faites-vous évoluer ?

ZM : J’aime trouver d’autres couleurs, nuancer différemment, comme dans la scène de la folie que j’aborde à chaque fois d’une façon nouvelle et pas du tout comme si j’avais juste à refaire ce que j’ai fait l’avant-veille ou l’année passée au même moment de l’opéra. Et puis j’ai gagné en expérience dans ma façon de traiter les sentiments, tandis que ma voix a quelque peu évolué depuis ma dernière reprise du rôle à Gênes en 2018. Elle s’est en effet enrichie dans la partie médium et se montre plus compacte. J’ai donc à vérifier comment aborder chaque partie et pour certaines, je ressens plus de naturel qu’auparavant.

Un rôle pour ma voix et un personnage pour moi : cela doit toujours aller de pair. Elvira (I Puritani) ou Lucia sont des rôles parfaits, quand Luisa Miller par exemple m’intéressait beaucoup scéniquement, mais a plus été là pour vérifier jusqu’où je pouvais aller, mesurer quelles tensions je pouvais imposer à mon chant. Bien sûr, j’ai pris ce rôle en m’assurant tout de suite de ma capacité à pouvoir le chanter, mais je l’ai aussi accepté car la salle n’était pas trop grande [Opéra de Marseille, NDLR] et en accord avec le reste de la distribution et le chef, car ma façon de chanter cette héroïne de Verdi est évidemment très différente de celle d’une chanteuse comme Sonya Yoncheva.

Pour le reste, je suis avant tout une passionnée d’opéra italien et voudrais garder le bel canto aussi longtemps que je le pourrais. Je pense avoir encore beaucoup à apporter dans ce répertoire et pouvoir prendre encore de nombreux rôles, notamment plus dramatiques, comme celles des reines donizettiennes. Mais je suis un lyrique léger et veux pour le moment garder cette tessiture, donc je prends le temps d’évoluer, en faisant avant tout très attention à ne pas abîmer mon instrument. On connait trop de sopranos qui ont cru pouvoir prendre Abigaïlle, puis qui ne chantaient plus deux ans plus tard…


RM : Vous êtes clairement identifiée dans l’opéra italien, bien que vous ayez pourtant également chanté du répertoire tchèque et français…

ZM : Le répertoire italien a été une grande chance, car je n’avais pas débuté avec celui-ci et lorsque j’ai commencé à l’aborder, j’ai dû adapter ma technique. J’ai alors découvert que cela s’adaptait particulièrement bien à ma voix. Je choisis majoritairement ce répertoire, mais j’aime aussi beaucoup le répertoire français, Juliette ou Manon par exemple, ou dans le futur j’espère Marguerite, même si c’est encore un peu tôt. Concernant le répertoire tchèque, qui est celui d’où je viens, il est plus difficile car les rôles sont généralement pour des voix plus lourdes, Rusalka ou tous les Janáček par exemple sont trop compliqués pour moi, alors j’ai surtout pu chanter Ariane de Martinů.

RM : On vous entend également souvent dans le répertoire contemporain ?

ZM : On me propose en effet régulièrement ce répertoire, car je suis disposée à l’apprendre et le chanter, mais j’ai parfois du mal à véritablement l’apprécier. Sciarrino est très intéressant, car il faut vraiment rechercher ce qu’il voulait ; une fois que l’on rentre dedans et passées les complexités premières, sa musique devient passionnante. Dans un autre style, mais tout aussi moderne, j’apprécie particulièrement la musique d’Adès et ai adoré chanter Powder her Face, qui est un ouvrage très plaisant.

J’apprends la musique par moi-même et comme je joue aussi du piano, je travaille d’abord beaucoup seule. Puis rapidement, j’ai besoin de comprendre le contexte et notamment l’histoire du compositeur et sa situation quand il a écrit une œuvre. Vous pouvez trouver beaucoup de choses dans les histoires elles-mêmes, quand un texte a servi à écrire le livret, ainsi que dans les biographies, mais c’est encore plus simple d’en parler avec les compositeurs quand ils sont vivants !

RM : Avec tout ce que vous chantez déjà, vers quoi souhaitez-vous évoluer à l’avenir ?

ZM : Je chante déjà les rôles que j’adore et espère encore les chanter longtemps, Lucia et Violetta d’abord, mais aussi Luisa, avec lequel je voudrais évoluer vers la suite de ma carrière. Je pense aussi reprendre Anna Bolena, chantée une seule fois pour l’instant. J’évoquais précédemment les reines de Donizetti et pense particulièrement à Maria Stuarda, ainsi qu’à rechanter rapidement Rossini, notamment le Rossini sérieux, avant que ma voix ne soit plus assez agile pour cela. Ensuite, il faudra voir comment j’évolue et selon, j’aimerais évidemment aborder Norma, puis Amelia (Simon Boccanegra).

Pour garder la voix claire et ne pas l’alourdir trop vite, il est aussi très intéressant de chanter Mozart, dont j’ai par exemple pris Zerlina récemment. Et en dehors de l’opéra, je chante aussi dans quelques récitals et en ai un nouveau prévu en décembre prochain à Prague. J’aime y porter les grands airs du bel canto en plus de pouvoir aborder des lieder.

Crédits photographiques : Portrait © Henry Fair ; Lucia © Jonathan Berger / Opéra Royal de Wallonie-Liège

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