Entre romantisme et expressionnisme, les paradoxes d’Ernst Gernot Klussmann
En première mondiale, le Quatuor Kuss et le pianiste Péter Nagy enregistrent des œuvres de chambre de jeunesse d'Ernst Gernot Klussmann (1901-1975). Un compositeur allemand oublié, dont la musique, cultivant une certaine forme d'excès, ne peut toutefois laisser indifférent.
Pédagogue apprécié, répétiteur à Bayreuth dans les années 1925, directeur du Conservatoire de Hambourg de 1942 à 1950, qu'il a transformé en Université d'État de musique et de théâtre, compositeur de quatre opéras et dix symphonies, Ernst Gernot Klussmann n'en reste pas moins un inconnu, ignoré de la plupart des encyclopédies musicales. La faute sans doute à la période désastreuse du régime nazi, parti auquel il adhère dès 1933, plus par souci de protéger sa famille que par réelles convictions. Car rien dans ses écrits, ni dans son œuvre musicale, ne laisse transparaître la moindre adhésion à un quelconque idéal de pureté germanique. C'est au contraire vers Gustav Mahler et Arnold Schoenberg que vont ses plus grandes admirations. Et son Concerto pour orgue est même qualifié « d'art déraciné » à défaut « d'art dégénéré » par les « esthètes » du IIIᵉ Reich qui ne supportent pas que l'ordre tonal soit quelque peu bousculé.
Le disque que le Quatuor Kuss consacre, en première mondiale, à la musique de chambre de jeunesse de Klussmann est donc important, car il replace sur la carte de la création musicale un compositeur loin d'être inintéressant.
A l'image de cet étonnant opus 1, un Quintette en mi mineur pour deux violons, alto, violoncelle et piano de 1925. Pour Ernst Gernot Klussmann, il s'agit un peu de la conclusion de ses études musicales à Munich auprès de Joseph Haas, et visiblement le jeune homme veut en mettre plein la vue. Après la superbe introduction au piano et au violon, le Quintette de Klussmann s'engouffre dans une course agitée pleine d'élans, de sautes harmoniques, d'envolées lyriques d'une ampleur toute symphonique. Il y a même de la véhémence dans l'enchainement ininterrompu des thèmes, l'omniprésence du piano dans ce qui est presque un concerto de chambre. Le pianiste hongrois Péter Nagy est d'ailleurs mis à rude épreuve tout comme le Quatuor Kuss, au risque de la saturation dans certains forte. Nous avons à peine le temps de respirer, le temps d'un bel adagio sous influence brahmsienne, que la course à l'abime reprend avec un étonnant (et court) scherzo convulsif, puis un final orgiaque.
Plus compact, moins « débordant », le Quatuor à cordes n°1 op.7 (1928-1930) qui lui succède n'en reste pas moins une œuvre étrange, d'un expressionnisme et d'une modernité plus affirmée. L'adagio introductif sobre et austère, à la polyphonie non conventionnelle, laisse place à des dissonances inattendues, des passages quasi atonaux. Là encore, nous sommes loin des conventions exigées par les nazis. La tâche est difficile pour le Quatuor Kuss de se sortir de cette toile arachnéenne, d'unifier les différents plans harmoniques de cette œuvre complexe où se succèdent une Marche acerbe et dissonante, une crépusculaire Fantasia confiée à l'alto et une fugue finale qui se cherche comme une échappée dans une telle densité polyphonique.
La musique de Klussmann est donc tout sauf conventionnelle. Et méritait à ce titre de sortir de l'ombre.








