La folie d’Orphée aux enfers au théâtre d’Agen avec Les Chants de Garonne
Quatorze ans après une première production et une génération plus tard, Emmanuel Gardeil remet sur le métier Orphée aux enfers, selon une inventivité facétieuse et une troupe rajeunie, spécialement pour les solistes.

Cela fait bientôt trente-cinq ans et autant de productions lyriques que la troupe Les Chants de Garonne prend un grand plaisir partagé avec les ouvrages d'Offenbach, de La Belle Hélène au Voyage dans la lune, en passant par Monsieur Choufleuri restera chez lui, La Vie parisienne, La Périchole ou Orphée aux enfers.
Si la parodie irrespectueuse du mythe mythologique par Offenbach, Crémieux et Halévy avait choqué la bonne société du Second Empire, nourrie d'humanités gréco-latines, ne se privant pas de caricaturer le grand opéra, qui dominait alors sur les scènes lyriques, force est de constater que ces références ne parlent plus vraiment au public d'aujourd'hui. Alors en respectant scrupuleusement l'intrigue et l'esprit de l'ouvrage, tout en coupant quelques scènes et airs, Emmanuel Gardeil a réécrit la totalité des dialogues pour une meilleure compréhension et des allusions comiques contemporaines. L'hypocrisie et la recherche du plaisir à tout prix, dont la dénonciation irritait à l'époque, ainsi que l'autorité de l'Opinion publique, demeurent pourtant d'une actualité brûlante. Depuis sa création l'ouvrage est toutefois considéré comme l'une des meilleures partitions d'Offenbach.
Agencé différemment selon les actes, le décor unique fait de plusieurs cubes et plateaux superposés, sert successivement de chambre d'Orphée et Eurydice, de siège de Jupiter dans l'Olympe et de scène bacchique aux enfers.
Les costumes à l'antique diffèrent seulement pour Pluton, en complet contemporain et Eurydice, une fois devenue bacchante. Ce sont d'ailleurs ces deux-là les véritables héros de l'histoire face à un Jupiter ayant perdu son autorité, ne revenant lui-même que dans l'irrésistible duo de la mouche.

Sur scène, c'est une fête permanente, qui ne laisse aucune place à la mélancolie, hormis peut-être la lamentation de John Styx, par Romain Pascal, pourtant d'un comique achevé. En Orphée, Grégoire Mour joue les niais, qu'Eurydice mène par le bout du nez, puis docile et soumis à l'autoritaire Opinion publique d'Élise Navarro. Dans un Olympe, qui ressemble à un lendemain de rave party, le Jupiter nonchalant de Jean Marques peine à s'imposer face aux dieux turbulents et indisciplinés, dont la révolte fait penser au pitoyable spectacle de l'Assemblée nationale ces derniers temps. Le saltarello de Mercure est supprimé, mais ce dernier est adorable, joué par Arthur Gardeil, âgé de 6 ans, qui s'amuse follement en délivrant ses répliques avec beaucoup d'à-propos.
La scène est dominée par l'incandescente Eurydice de Clémence Garcia, dont la ligne de chant nous réjouit depuis une grande dizaine d'années, avec des aigus vertigineux et un tempérament scénique d'un beau sens dramatique. Débarrassée de son ennuyeux mari, elle sait se rendre insupportable au royaume de Pluton. Ce dernier n'a rien à lui envier, magistralement interprété par Iannis Gaussin, au chant parfait, dont le jeu d'une grande liberté s'inspire du personnage de Lucifer Morningstar incarné par Tom Ellis dans la série télévisée éponyme de Tom Kapinos.

L'ouvrage regorge de scènes et airs célèbres, dont on fait des tubes, mais de duo de la mouche est totalement envoutant entre un Jupiter concupiscent, déguisé en gros insecte improbable et une Eurydice aussi mutine que délurée et canaille. Après que Jupiter eut foudroyé Orphée, afin qu'il se retourne et perde définitivement Eurydice, la bacchanale finale explose dans des enfers transformés en sorte de Hellfest débridé.
La direction d'acteurs d'Emmanuel Gardeil est bien rythmée et énergique et chacun sait bouger en chantant selon une diction très claire et compréhensible. Au piano, la chef de chant Émilie Véronèse se joue avec virtuosité des pièges de la partition symphonique et mène vigoureusement l'ensemble
Pétillant, mouvementé et joyeux, ce spectacle fantaisiste aurait certainement plu au Mozart des Champs Elysées. Il sera repris à l'auditorium du Grand Cahors le 11 janvier, puis l'été prochain au festival des Nuits Musicales en Armagnac sous les cloîtres de Condom.






