Michel Béroff et Marie-Josèphe Jude dans les Visions de l’Amen d’Olivier Messiaen
Avec cette nouvelle version des Visions de l'Amen, Michel Béroff revient avec Marie-Josèphe Jude à l'un de ses répertoires de prédilection.

Les Visions de l'Amen (1943) pour deux pianos constituent la première œuvre d'envergure dans le catalogue d'Olivier Messiaen après son retour de captivité à Görlitz, dans le Paris sous Occupation : elles résultent d'une commande de Denise Tual, organisatrice des concerts de la Pléiade, un des foyers musicaux indépendants les plus actifs en ces temps sombres : Messiaen y prolonge, en quelque sorte, ses recherches organistiques d'avant guerre – La Nativité et Les Corps Glorieux – transposées à d'autres mediums musicaux.
Sept – le nombre de pièces du recueil – est le chiffre de la perfection de la Création divine mis en résonance avec les quatre signifiants théologiques du mot Amen selon Ernest Hello : acte créateur, soumission, désir, et consommation (pièces I, III, IV et VII) enrichis des amen des créatures (étoiles et planète à anneau – II- , oiseaux -V) et de son antithèse du Jugement – et la malédiction (VI).
Messiaen conçoit l'œuvre pour la toute jeune Yvonne Loriod – alors son élève dont il s'éprend platoniquement et qui deviendra sa seconde épouse quelques années plus tard – et lui-même selon une répartition de fonctions précises : au premier les difficultés rythmiques, les grappes d'accords, la vélocité, le charme des couleurs sonores. Au second qui hérite également de plusieurs solos dans les pièces II, III et V la mélodie principale et les jalons thématiques, dans l'émotion et la puissance du jeu. L'œuvre traine parfois une réputation d'austérité alors qu'elle est rythmes, mélodies et couleurs… et est devenue une grand classique du répertoire à deux pianos du XXᵉ siècle.
Michel Béroff rappelle dans le court mais émouvant texte de présentation, sa fréquentation du couple Messiaen dès ses onze ans. Fort de ce parrainage tant pianistique qu'intellectuel, il a très jeune enregistré et souvent lyriquement une part substantielle de l'œuvre pianistique du maître il y a près ou plus d'un demi-siècle (Vingt regards sur l'Enfant Jésus, préludes, études, Turangalîla-Synmphonie – tous parus et réédités maintes fois chez Emi puis Warner). Après avoir vaincu la dystonie fonctionnelle qui l'a affecté durant des années, le pianiste français aujourd'hui septuagénaire revient au disque et à un de ses répertoires de prédilection, pour l'enregistrement de ce cycle – on suppose selon la présentation peu explicite, qu'il tient ici le premier clavier, selon l'ordre de préséance. Son épouse Marie-Josèphe Jude – avec laquelle il a souvent joué les Visions de l'Amen en concert – les a aussi depuis longtemps incluses à son répertoire.
Bon sang ne peut mentir ! Au jeu des comparaisons, on ne peut que constater la grande proximité d'intentions, de tempi voire même de minutages (exactement identique pour de l'Amen de l'agonie de Jésus) de la présente version avec celle princeps gravée autrefois pour Vega par la dédicataire de l'œuvre et le compositeur lui-même… du moins dans les pièces II, III, IV et VI.
C'est d'ailleurs dans ces quatre pages que la présente interprétation s'avère assez irréprochable malgré une certaine dureté des fortissimi peut-être aussi imputable à la prise de son : avec cette vigueur presque cosmique de l'agogique et geste grandiose de démiurges dans tout l'Amen des Etoiles et de la Planète à l'Anneau, ou ce grand respect des couleurs presque cuivrées, et des nuances infinitésimales et pudiques de l'Agonie de Jésus (III) – avec une splendide cadence du piano II.
On retrouve ces qualités sous leur jour le plus cristallin et diaphane au gré de l‘Amen du Désir, même si globalement la pure métrique prend le pas sur l'expansivité tendre puis passionnée du discours, quelque peu brisé – dans le deuxième « couplet » par une irruption un peu trop présente des basses vrombissantes du piano I : bref, l'on a connu des interprétations plus brûlantes ou raffinées dans l'expression de cet « érotisme mystique » -notamment au gré de l'ultime retour presque suspensif du « refrain » mangé peu à peu par le silence : impossible de ne pas évoquer le souvenir du duo de choc Argerich/Rabinovitch (Warner), ou même des plus cérébraux Aimard/Stefanovich (Pentatone). L'Amen du Jugement (VI) est par contre, comme il le faut, marmoréen, froid, presque rigide dans ses lignes ruptrices et expéditives.
L'Amen (V) des Anges, des Saints et des chants d'oiseau, parmi les premiers stylisés confiés au piano par Messiaen, s'avère superbement timbré/registré et ludique, sis dans l'héritage d'une grammaire sonore debussyste toute de « sonorités opposées ». Derechef, on ne peut qu'admirer la plastique très pulpeuse et l'éloquence racée de l'imposante cadence du piano II.
Restent les pièces extrêmes où la version nouvellement venue ne comble pas toutes nos attentes.
L'Amen de la Création n'est ici qu'un somptueux portique, un prélude un peu neutre et un rien expéditif (pas autant que la version littérale et ultra rapide des créateurs, négligeant complètement l'indication métronomique – croche = 50) alors qu'un tempo giusto laisserait clairement résonner et s'épanouir chaque accord de plus en plus puissant du grand choral émergeant des tréfonds du piano II : le mystère de la solennité, l'éternité de l'instant s'estompent, et la comparaison est ici défavorable face au somptueux déploiement sonore irisé déployé, par exemple, par Steven Osborne et de Martin Roscoe (Hyperion). Ce même duo britannique se révèle (comme Argerich/Rabinovitch) autrement « explosif » dans la carillonnante toccata finale (Amen de la Consommation), juste ici puissante et conquérante mais assez prudente dans ses options de tempi, même si moins timorée que celle des créateurs de l'œuvre.
Mais la principale réserve que nous formulerons à l'égard de cette nouvelle version – outre l'absence de tout couplage qui rend le minutage de l'album quelque peu chiche – tient à la captation technique. Certes l'espace stéréophonique est assez idéal, mais la proximité des micros et l'acoustique sèche de la salle du CRR de Nice rabotent considérablement la perspective et retire la mise en résonnance pourtant primordiale de l'œuvre, dès lors quelque peu amputée de l'espace acoustique qu'elle exige. Les versions Osborne/Roscoe chez Hyperion ou Hill/Frith (Unicorn réédition Regis en double CD avec d'autres œuvres « messiaeniques ») atteignent par la qualité de la prise de son (et du local) le juste équilibre entre précision et réverbération.











