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L’écho du temps de Jeremy Eichler, quand la musique se confronte à la Shoah

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L’écho du temps. La guerre, la Shoah et la musique de la mémoire. Jeremy Eichler. Traduit de l’américain par Laurent Slaars. 1 livre Les Belles Lettres. 451 pages. 29 €. Octobre 2025

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Strauss, Schoenberg, Britten et Chostakovitch sont les quatre points cardinaux de cette grande fresque de Moscou à Los Angeles, qui couvre deux cents ans d'histoire européenne et s'attache à comprendre comment ces géants, leurs contemporains et nous-mêmes affrontons (ou pas) la mémoire de la Shoah. Pénétrant et d'une rare intégrité. 

Paru en 2023 aux États-Unis, L'écho du temps. La guerre, la Shoah et la musique de la mémoire est déjà la sixième traduction de ce vaste essai de Jeremy Eichler, critique musical du Boston Globe pendant vingt ans et historien de la musique. S'il est naturel que cet ouvrage ait été traduit rapidement en allemand et en hébreu et ne le soit pas en russe (géopolitique oblige), les éditeurs français ont mis plus de temps que leurs confrères néerlandais, espagnols et italiens à publier cette fresque pénétrante, au croisement de l'histoire, de la biographie et de la musique.

Reconnaissons que le sujet n'est pas confortable : comment notre société s'est-elle confrontée, depuis l'ouverture des camps d'extermination en 1945, à la réalité de ce génocide commis sur 5 à 6 millions de femmes et d'hommes de nos villes et de nos campagnes européennes, exterminés non pour ce qu'ils avaient fait mais pour ce qu'ils étaient, à savoir des Juifs ?

Les mérites de cet ouvrage, qui est le projet d'une vie pour son auteur, sont multiples.
D'abord le soin à expliquer le contexte, à commencer par l'insertion progressive des Juifs dans la bonne société germanique et leur contribution au rayonnement de la culture allemande depuis le XIXᵉ siècle, un phénomène puissant de fascination, d'intégration et de rayonnement appelée Bildung, dont le seul équivalent au XXᵉ siècle nous semble être l'American Dream. 

Ensuite le choix des quatre musiciens , Schoenberg, Britten et Chostakovitch comme points cardinaux de la conscience humaniste, avec leurs hésitations et parfois faiblesses, à travers notamment les Métamorphoses, Un survivant de Varsovie, le War Requiem et la Symphonie n°13 Babi Yar.

Aussi l'équilibre constant entre le détail qui accroche l'attention et le point de vue élevé qui permet de garder le cap sur l'objectif de l'ouvrage, la finesse d'analyse psychologique, la précision des faits et des sources, l'attention constante à humaniser les anonymes massacrés et à rendre justice à des personnages moins connus mais essentiels tels la violoniste , cheffe de l'orchestre du camp des femmes d'Auschwitz-Birkenau, survivante de cet orchestre et co-fondatrice de l'English Chamber Orchestra, ou le reporter de guerre et écrivain en Union soviétique.

Mais à notre sens le plus difficile, le plus rare, et qui rend ce livre indispensable (et si bienfaisant !) dans notre époque de cloisonnement de communautés, de déshumanisation de « l'autre », et d'enfermement algorithmique des réseaux sociaux, est que Jeremy Eichler arrive à dépasser le tropisme de son propre environnement personnel et culturel. Le nombre incalculable d'heures passées à réunir la documentation, voyager sur place, de la maison de au ravin de Babi Yar en passant par Vienne et le centre Schoenberg, échanger avec les proches et les descendants des compositeurs, aboutit à un résultat d'une intégrité exceptionnelle. Sur les 450 pages de textes et de notes, jamais l'auteur ne projette sur les événements et les personnes une interprétation hâtive, biaisée par les préjugés et le point du vue de ceux qui n'ont pas vécu dans leur chair les événements tragiques de cette époque. Sont ainsi particulièrement pertinents les développements sur les motivations profondes de et , ainsi que l'attitude du Royaume-Uni et des États-Unis plus ambiguë vis-à-vis de la Shoah, de Schoenberg et de Britten qu'on se l'imagine rétrospectivement. Se révèle ainsi un tableau infiniment plus nuancé que ce qu'on a pu lire jusqu'à présent. Les admirateurs de Britten, Schoenberg et Chostakovitch apprécieront les pages qui leur sont dévolues, ceux de Strauss découvriront un homme aux ressorts artistiques et philosophiques plus complexes et moins lumineux, dont les héritiers protègent encore de nos jours le secret.

Cette capacité à dissoudre sa subjectivité pour mieux emmener le lecteur avec lui a aussi bénéficié de la traduction de Laurent Slaars, qui a su adapter le texte pour que les traits et les notions idiomatiques au public anglo-saxon soient explicités et lissés. La contribution du traducteur au plaisir de la lecture par un francophone ne saurait être sous-estimée.
C'est peut-être un détail, mais saluons le fait que le livre est proposé avec une couverture rigide d'un gris élégant, composé et imprimé en France.

Par son humanisme et sa sagacité irréprochable, en notre époque qui manque tant de l'un comme de l'autre, voilà un livre qui fera honneur à toute bibliothèque qui saura l'accueillir.

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L’écho du temps. La guerre, la Shoah et la musique de la mémoire. Jeremy Eichler. Traduit de l’américain par Laurent Slaars. 1 livre Les Belles Lettres. 451 pages. 29 €. Octobre 2025

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