Wagner et Liszt par Les Siècles : comme un air de famille
À Tourcoing, l'orchestre Les Siècles sous la direction de Jakob Lehmann, en compagnie du pianiste Bertrand Chamayou, ont livré un fascinant concert Wagner/Liszt. Gendre et beau-père en miroir, et sommet du romantisme.
Tourcoing n'est pas Bayreuth. Et la vénérable salle du théâtre municipal de la ville du Nord n'est pas le temple du Festspielhaus. Mais qu'importe. Wagner peut aussi briller de mille feux, même dans l'acoustique mate et dans le confort ouaté des velours du théâtre tourquennois. Surtout quand c'est l'orchestre Les Siècles qui nous propose un voyage dans le temps au cœur du grand romantisme avec un double programme Richard Wagner (1813-1883) et Franz Liszt (1811-1886). Comme un air de famille unit les deux, Wagner ayant épousé la fille de Liszt, le Hongrois étant également l'un des premiers à reconnaître le talent de l'Allemand et à le soutenir. Deux génies tempétueux portant une vision quasi mystique du romantisme.
Jouant sur instruments allemands du milieu du XIXᵉ siècle, l'orchestre Les Siècles arrête le temps en nous transportant à l'époque même où les œuvres ont été créées. Nous avons l'habitude d'écouter Wagner dans le luxe des grandes formations modernes, avec la précision mais aussi parfois la froideur du son numérique. L'expérience des Siècles est toute autre. Nos oreilles peuvent parfois être heurtées par une certaine verdeur et rusticité des bois et des vents, mais aussi fascinées par le claquant des percussions et la chaleur des cordes. Le jeune chef allemand Jakob Lehmann porte d'un geste ample, embrassant littéralement l'orchestre, quelques-unes des pages sublimes de Tristan et Isolde et de Parsifal. Le Prélude de ce dernier opéra, créé à Bayreuth en 1884, est ainsi un immense portail, un merveilleux paysage qui s'ouvre à nous avant L'Enchantement du Vendredi Saint. Ce Wagner là, joué par Les Siècles sous la baguette de Jakob Lehmann, possède le charme de l'ancien, la patine des vieux bois rugueux que l'on aime caresser de la main, ce parfum délicat hors du temps bien éloigné de la fadeur moderne.
Cette authenticité, on la retrouve dans la partie lisztienne du concert en compagnie de Bertrand Chamayou. Jouer dans une même soirée les deux Concertos de Franz Liszt ne fait pas peur au pianiste français, habitué des marathons virtuoses. Mais il n'est pas question ici que d'agilité digitale. La musique de Liszt est avant tout affaire de nuances, de contrastes dynamiques. Bertrand Chamayou impressionne par cette capacité, semble-t-il toute naturelle, de déclencher dans un même geste le feu et l'eau. À l'image de la décharge électrique de l'introduction du premier mouvement du Concerto n°1, immédiatement suivi par une romance sereine, avant un final tout en fantaisie. La réussite est encore plus flagrante dans le Concerto n°2, véritable poème pour piano et orchestre, « Concerto symphonique » comme l'appelait Liszt, avec ses six mouvements enchainés. L'équilibre entre Bertrand Chamayou et Les Siècles, dirigé de main de maître par Jakob Lehmann, est ici flagrante. Piano et orchestre s'affrontent et se fondent dans un même geste, passant de l'élégie à la violente ruade, du rêve apaisé à la marche épique. Un concentré de romantisme à l'image d'un concert passionné et passionnant.









