Fortissima : Raphaela Gromes et sa chasse au trésor
Après un premier double album consacré à 23 compositrices intitulé Femmes, Raphaela Gromes nous fait découvrir dans son nouvel album Fortissima les œuvres pour violoncelle de compositrices restées longtemps ignorées.

Avec la Sonate en la majeur de la Néerlandaise Henriëtte Bosmans, le Bergonzi de 1740 développe sous la main de Raphaela Gromes tout son potentiel sonore. Après une ouverture martiale le violoncelle ressurgit d'en haut en prenant un ton suppliant. Son chant glisse sur une ligne chromatique descendante, bercé du clapotis discret du piano. Dans l'Allegretto le violoncelle maintient le perpetuum mobile d'un demi-ton, enfilé pour soutenir les accords mystérieux, légèrement debussystes comme des coups de cloches au lointain. Un Adagio angoissant est suivi par la danse enjouée de l'Allegro molto e con fuoco. Vers la fin les deux musiciens se relancent allègrement dans les bribes thématiques de la sonate avant que la fanfare initiale referme le cercle. Quant à la sonate de la symphoniste allemande Emilie Mayer, Raphaela Gromes confie dans son Fortissima que l'élégance des mélodies lui « occasionne magiquement un sourire pendant le jeu ». C'est effectivement comme avec un sourire qu'elle s'aligne sur son partenaire Julian Riem en secondant son jeu perlé quasiment mendelssohnien. À la mesure 65 Raphaela Gromes, soutenue délicatement par le pianiste, sort de sa réserve pour nous offrir une mélodie céleste chantée avec retenue, au vibrato légèrement nerveux, comme si elle suspendait la respiration. Dans l'Allegro final, un piano volubile courant à travers les modulations rocambolesques s'appuie sur les lignes étendues du violoncelle, avant que surgisse le thème latéral où la soliste élève sa voix, au-dessus du tapis des arpèges au piano, dont le violoncelle reprend sa part avec énergie.
Avec la Sonate en ré majeur de Luise Adolpha Le Beau, Raphaela Gromes fait un plongeon dans le pur romantisme, avec un Allegro molto où son Bergonzi dessine un long arc mélodique dans une ample sonorité au registre du baryton, emporté par le gazouillis du piano dans un déferlement ininterrompu d'accords brisés et d'arpèges en descente : un scénario aux rôles parfois inversés, quand la violoncelliste se met en retrait pour dérouler en catimini ses sonorités ondoyantes. L'Andante tranquillo rejoint les chansons ou valses tristes, la cantilène en si mineur accompagnée d'accords feutrés déployant son caractère de résignation, mais l'Allegro final nous emporte dans une atmosphère fébrile par le caractère dansant de son 6/8 au rythme impérieux, souligné par le martèlement du piano. La violoncelliste en fait ressortir le côté nerveux par sa façon d'aligner les noires pointées, chacune dotée d'un bref vibrato accentué et retenu aussitôt. Julian Riem prodigue ici une virtuosité époustouflante, précipitant le mouvement par un « drive » qui rappelle la Sonate en fa majeur op. 8 de Richard Strauss, le tout balayé d'une modulation à l'autre.
Du second CD, il faut retenir surtout les deux concertos avec le concours du Deutsches Symphonie-Orchester et Anna Rakitina à la baguette. Celui de Marie Jaëll s'ouvre sur le thème ascendant dans les graves que Raphaela Gromes s'approprie avec son premier solo lancé aussitôt sur son instrument comme le trille d'une alouette, irradiant l'orchestre avec sa cantilène cristalline dans les aigus. Idem au deuxième mouvement où elle s'élève dans les sphères célestes avec la marche funèbre issue des cordes. La course effrénée du finale multiplie les difficultés et les écueils, parfois proche du fameux Vol du bourdon, ce qui ne semble pas inquiéter la soliste outre mesure. Sa main gauche accomplit des sauts spectaculaires – doubles cordes comprises – avec une assurance impressionnante !
Maria Herz, née en 1878, s'était affirmée en Allemagne jusqu'en 1933, l'année de sa fuite en Angleterre en raison de ses origines juives. Violoncelliste amateur, elle a écrit pour son instrument le Concerto pour violoncelle et orchestre op. 10 au début des années 1930, une musique prohibée dès 1933, que notre soliste interprète avec verve : une œuvre de forme classique, fortement rythmée et fréquemment entrecoupée de séquences rhapsodiques et d'un langage harmonique déjà loin du post-romantisme, aux tournures souvent austères… et aux antipodes de la Ballade op. 11 très romantisante d'Elisabeth Kuyper comme des pièces de Rebecca Dale qui nous emmènent loin dans les sphères oniriques le long de cantilènes à déchirer le cœur.








