Le bel œuvre pour piano d’Arno Babadjanian par Sona Igityan
Sona Igityan enregistre ce qui semble être la première intégrale de l'œuvre pour piano d'Arno Babadjanian, compositeur arménien de l'époque soviétique. Une initiative bienvenue dont on s'étonne qu'elle soit si tardive au regard de la qualité du corpus.
La musique de l'époque soviétique reste finalement encore une terra incognita, tout est question pour les compositeurs d'avoir des passeurs pour les défendre. Weinberg a eu Gidon Kremer, le piano de Schnittke a désormais Nicolas Stavy, Arno Babadjanian a désormais sa compatriote suisse-arménienne Sona Igityan, formée à Erevan puis Genève.
Hormis les années d'études au Conservatoire de Moscou dont il sort diplômé en 1948, Babadjanian a vécu toute sa vie à Erevan, professeur au Conservatoire de la capitale arménienne, composant pour l'orchestre, trois concertos pour piano, violon et violoncelle, de la musique de chambre (David Oïstrakh créera son Trio en 1952), ainsi que de la musique de films et des pièces pour le théâtre et le ballet.
Sona Igityan enregistre les sept pièces pour piano seul, écartant l'Élégie in Memoriam Aram Khatchatourian (1978), jugeant probablement que le sentimentalisme exacerbé de cette œuvre le rattache davantage à de la musique populaire, genre que le compositeur a pratiqué également. L'album s'ouvre par la Sonate polyphonique de 1946 révisée en 1956, que la pianiste considère comme l'œuvre majeure de Babadjanian « par sa complexité technique, rythmique, mais aussi par son écriture polyphonique ». D'une durée d'une douzaine de minutes, elle enchaîne marche, fugue, toccata rythmées et exigeantes, avec tout juste un mouvement central qui offre un superbe crescendo dans son Andante sostenuto.
Les Six images de 1964, que Britten a entendues lors de son voyage en Arménie en 1965, l'auraient frappé par leur construction rythmique. Elles associent de manière originale une double influence sérielle et atonale et de musique populaire, en particulier pour cette dernière dans les danses de la deuxième et dernière image. La Toccatina (troisième Image) regarderait, elle, plutôt vers le motorisme ou le machinisme alla Mossolov ou Prokofiev. Réflexion, écrite en 1969 n'a été éditée qu'en 2006, et comme son titre le suggère est une pièce méditative et sombre. D'une durée de 2 minutes et demi, elle appelle à des développements qui ne sont pas venus. Si les Quatre Pièces, la Mélodie et l'Humoresque sont plus séduisantes qu'indispensables, le Poème conclut l'album de manière substantielle. Composée pour le Concours Tchaïkovski de 1966, elle s'attache à mettre en œuvre toutes les possibilités de l'instrument, tel un morceau de bravoure technique qui ne manque pas de personnalité. Le concours, dont le jury était alors présidé par Emil Gilels, allait être remporté par un tout jeune Grigory Sokolov de 15 ans !
La discographie de cet œuvre pianistique est des plus limitées, mais offre tout de même le compositeur lui-même à l'interprétation (Russian Compact Disc), ce qui est un point de référence des plus solides, en particulier pour la Sonate polyphonique et les Six images (il n'a pas enregistré le Poème). Bien à la manière soviétique, Arno Babadjanian propose un jeu à la pointe sèche, d'une austérité de belle allure, quand la pianiste offre davantage de liant et de lumière. Chacun est bien dans son époque et rendent à leur façon pleinement justice à cette musique qui mérite d'être mieux (re)connue.






