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Géraldine Aliberti-Ivañez, rendre leur chair aux compositeurs

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ne supporte pas ces portraits de grands musiciens compassés et sérieux, tellement loin de leur réalité ! Ce qu'elle veut avec ses spectacles, c'est les rendre vivants, devant nous, qu'on ressente la folie de leurs œuvres avec la fraîcheur des premiers jours, mais aussi qu'ils nous heurtent comme ils troublaient leurs contemporains. Rencontre avec la fondatrice de la compagnie VIVANT!e, à l'affiche avec deux spectacles sur deux géants, Beethoven à Cannes, et Berlioz actuellement à Paris.

ResMusica : Votre seul-en-scène Berlioz Trip au théâtre La Flèche à Paris est rigoureux historiquement, on comprend l'invention géniale de la Symphonie Fantastique, mais à l'issue on ne peut plus voir sa relation amoureuse avec Harriett Smithson avec le même regard !

: Mais oui ! Et est-ce qu'il n'était pas comme ça ? Il est amoureux de la belle et célèbre Harriett Smithson, mais comme elle est inaccessible, il la suit dans Paris, lui écrit 40 lettres, compose sa symphonie où il rêve qu'il la tue, se met lui-même en scène à sa propre marche à l'échafaud, et convoque le tout Paris pour assister au final où il la transforme en sorcière. Est-ce qu'en 2026 on peut encore trouver ça seulement romantique ?

RM : Votre Berlioz est hypersensible, émouvant, mais aussi et peut-être surtout égocentrique et insupportable. Comment ce portrait à charge est-il reçu ?

GAI : , le comédien, déteste ces moments où je tords Berlioz, mais pour moi le plus important c'est de rendre vivants les compositeurs. Personne n'est blanc ou noir, on est tous remplis de contrastes, de nuances, de paradoxes, et c'est ça qui est vivant. La critique que vous avez faite du spectacle nous a été utile, entre Régis et moi, parce que vous avez bien reçu le message que le fait d'avoir un regard sans complaisance sur l'homme et sur l'époque est le meilleur hommage qu'on peut lui rendre finalement, et ça ne lui enlève rien, au contraire.

« On est tous remplis de contrastes, de nuances, de paradoxes, et c'est ça qui est vivant »

RM : ressemble à Berlioz, c'est étonnant ! Et il joue le génie dans toutes ses contradictions.

GAI : Oui, il arrive à jouer toutes les dissonances du personnage. Ce que je veux c'est faire sortir la chair des personnages. Pour Beethoven, dans mon spectacle Ludwig van… un autre point d'ouïe, je fais entrer le public dans la surdité du compositeur, avec ce gardien de phare qui prépare sa soupe, écoute différentes versions de la Cinquième Symphonie, de Furtwängler à Harnoncourt en passant par Carlos Kleiber. Et il écoute les chants d'oiseau, il parle à ses oiseaux. J'ai mis le son du vivant au même plan, au même niveau sonore que les sons humains, c'est important. Et progressivement le public perçoit la musique déformée par la surdité. Pour moi, ce n'est pas très important de ne pas apprendre tant que ça dans un spectacle en forme de portrait, ce qui compte c'est d'être troublé.

RM : À quand Berlioz Trip au Festival Berlioz, car votre spectacle paraît incontournable dans la programmation de , et propre à remuer les Berlioziens !

GAI : J'adorerais bien entendu ! D'autant que le département isérois m'a déjà contacté pour l'exposition aussi, ça aurait tellement de sens que cette exposition après avoir tourné dans 10 musées français s'installe à la Côte Saint-André. Pour le spectacle qui a déjà été joué plus de 50 fois avec des phalanges nationales, et dont les représentations font souvent le plein dans les grandes villes, seul connait la réponse.

RM : Vous devez apprécier Amadeus de Milos Forman, qui avait révélé un Mozart truculent et vulgaire, mais attachant dans un sens?

GAI : Ce film est une réussite, la façon dont Mozart est vu par le regard d'un autre, est brillante. Peter Schaeffer et Milos Forman ont cassé l'image de Mozart, qui n'est pas du tout « chocolat viennois » mais au contraire vulgaire, drôle, est brillant !
Ils ont aussi déplacé l'angle en racontant son histoire par le regard d'un autre personnage Salieri. Cela donne beaucoup de liberté à l'écriture de changer le point de vue.
J'ai joué gros sur le Ludwig van…un autre point d'ouïe, qui parle le dialecte, qui peut déranger. On me dit que mon gardien de phare est vulgaire. Mais c'est la vie ! Qui ne l'est pas ? A la fin du spectacle, les jeunes dans la salle veulent gouter la soupe du gardien. Une soupe avec des légumes non mixés ! Ça devient pour eux un acte transgressif de la goûter.  J'ai eu des super retours, de l'Orchestre de Cannes, de Jean-Marie Blanchard son directeur général, de , directeur de l'Opéra de Nice, deux personnes exigeantes. Dès qu'on est sincère tout passe.

RM : D'où vous vient ce goût pour débarrasser les musiciens classiques de leur image… classique ?

GAI : Je viens d'un milieu populaire, intelligent, curieux qui s'est nourri et cultivé seul, mais qui « parlait popu », et ça ne les empêche pas d'être profond ! J'ai grandi dans un quartier excentré où rien n'était fait au niveau culturel, et quand je vois qu'il n'y pas de quotient familial pour les spectacles du secteur public, ceux qui sont subventionnés et dont le public est principalement issu d'un milieu bourgeois, ça me met encore très en colère.

RM : Vos deux spectacles sur Berlioz et Beethoven sont à la croisée entre biopic, pédagogie, théâtre, poésie visuelle, c'est votre marque de fabrique ?

GAI : Je fais « théâtre et musique », ce qui n'est d'ailleurs pas simple, car quand je monte un projet, ce sont deux univers qui fonctionnent en silo. Au Ministère de la Culture les équipes théâtre me renvoient vers celles de la musique, et celles de la musique vers le théâtre. D'ailleurs en France, regardez, il n'y a que deux salles qui ont été construites pour accueillir théâtre et musique, le Théâtre du Châtelet et le le Théâtre des Champs-Elysées. On peut ajouter l'Opéra-Comique, mais c'est un répertoire en particulier qui est défendu, c'est différent.

RM : Berlioz Trip est donné en deux versions, l'une en forme de seul-en-scène, actuellement au Théâtre de la Flèche à Paris, et l'autre avec un orchestre, qui sera donné le 11 mai 2026 au Théâtre du Châtelet. La version orchestre est la version augmentée de la version solo ?

GAI : C'est l'inverse en fait ! L'originale est la version avec orchestre. C'est par elle que tout commence. Sauf qu'on a tellement peu de temps pour répéter avec un orchestre, deux ou trois répétitions tout au plus, ce qui rend la mise en place très problématique. Du coup, j'ai créé une version solo qui nous permettait de nous rôder avec le comédien. On éprouvait une version solo simplement comme répétition ouverte.
Mais on s'est rendu compte que les gens adoraient, donc c'est devenu un vrai spectacle, autonome.

RM : Aujourd'hui, qui défend ce répertoire hybride entre musique et théâtre ?

GAI : Le Festival d'Aix est visionnaire, avec les spectacles de Romeo Castellucci comme Résurrection à partir de la Deuxième Symphonie de Mahler et le Requiem de Mozart, ou même les L'Oiseau de feuPetrouchka et Le Sacre du printemps mis en regard avec trois films, mais il n'y a pas de voix, chose osée pour un festival d'art lyrique. On peut dire que la voix est la voix intérieure du récit Le Théâtre de l'Athénée, les Bouffes du Nord développent du théâtre musical aussi, avec Benjamin Lazar et son spectacle Maldoror, avec les spectacles de Samuel Achache, Sans tambour ou La symphonie tombée du ciel, Jeanne Candel, Judith Chemla…

RM : Après Berlioz et Beethoven, d'autres projets autour de compositeurs… ou de compositrices ?

GAI : Berlioz et Beethoven, ce n'était pas mon choix, c'était le résultat de commandes. Mais oui, j'ai des projets, l'un autour d'une fameuse cantatrice française de l'Opéra-Comique et l'autre une pièce de théâtre de Maeterlinck sur laquelle je réfléchis en ce moment, avec de la musique de Moussorgski et Borodine…

Crédits photographiques: © Theo Harbaut

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