Johann Andreas Silbermann : Un journal de voyage du XVIIIe siècle
Pour les passionnés d'histoire, de musique et d'orgue, cet ouvrage est une découverte remarquable. Albert Théophile Schreiber a déchiffré un carnet de voyage manuscrit rédigé par le facteur d'orgue alsacien Jean-André Silbermann en 1741. Il s'agit d'un regard porté sur des lieux, des objets et des orgues de Saxe. La rencontre avec ses collègues artisans s'avère également riche et instructive.

Tout d'abord la présentation de l'ouvrage a de quoi séduire. Le format 22×30 relié en un fort cartonnage comprenant 264 pages offre de prime abord une iconographie abondante de ce qui pouvait représenter le monde allemand de la Saxe au milieu du XVIIIᵉ siècle. La dimension historique s'impose au lecteur au delà d'un simple carnet de voyage d'un artisan facteur d'orgue venu visiter son oncle.
Albert Théophile Schreiber a effectué et terminé en 2022 un immense travail de déchiffrage et de traduction concernant un document acquis en 2014 par la bibliothèque de Dresde. L'association « Itinéraires des Orgues Silbermann » avait publié le texte qui, vu l'intérêt et le succès obtenus, a décidé en accord avec l'auteur d'éditer un livre d'art. Malheureusement Albert Théophile Schreiber ne verra pas l'ouvrage achevé étant décédé brutalement en juin 2023.
Une fois ce texte ancien déchiffré et traduit, il fallait bien sûr le mettre en forme de manière agréable pour le lecteur, en laissant de côté d'une part le strict récit chronologique et en intercalant des paragraphes explicatifs, voire romancés pour permettre de garder le fil tout au long du voyage. Les différentes étapes sont marquées par des reproductions de personnages, de paysages, de villes, d'objets, de partitions, d'églises et de buffets d'orgue. Tout est ingénieusement agencé pour se plonger dans le bain de l'époque pour en comprendre mieux les ambiances. Certains paragraphes plus spécialisés nous livrent des descriptions d'instruments, clavecins, orgues avec leur compositions. De précieuses gravures rares et parfois inédites sont également du plus grand intérêt.
L'avantageux format de l'ouvrage en présentation « paysage » permet de mettre en miroir le texte allemand et sa traduction française, fidèle aux deux langues pratiquées par cette famille de constructeurs. Des documents utiles visualisent géographiquement le périple de Jean-André Silbermann (cartes et agenda au jour le jour). On se plait à rêver qu'en 1741 le voyageur aurait pu rencontrer Johann Sebastian Bach en personne, mais ce fut son oncle Gottfried qui eut ce privilège à plusieurs reprises, notamment pour des expertises d'orgues.
Pour l'histoire de la facture d'orgue européenne au XVIIIᵉ siècle, ce livre nous renseigne sur les rapports étroits entre différents membres de la famille des Silbermann, facteurs d'orgue et des influences croisées entre les styles français et allemand. Ainsi on comprend mieux l'attrait réciproque des artisans pour ces deux sources d'inspiration. En Alsace le style français est marqué avec des jeux d'anche timbrés et des cornets fruités. En Saxe la gravité des plein-jeux impressionne. Gottfried Silbermann n'hésite pas à intégrer sur ses orgues saxons des jeux français qu'il différencie subtilement presque comme un code au niveau des étiquettes de registres, écrites en gothique pour les jeux de type germanique et en lettres latines pour les couleurs venues de France. Le tout s'harmonise savamment tant sur le plan sonore que visuel.
On imagine en lisant les compte-rendus de Jean-André Silbermann les discussions endiablées sur des points précis de facture d'orgue. On pense aux tempéraments anciens qui pouvaient encore s'appuyer sur l'ancien système mésotonique mais qui devenaient restrictifs pour les nouvelles musiques, celles de Bach en particulier. Grâce à certains théoriciens musiciens tel Johann Philipp Kirnberger, ces nouveaux tempéraments ont permis d'exploiter davantage de tonalités, tout en gardant cette impression d'inégalité qui donne une troisième dimension à l'orgue.
Il faut remercier le comité « Itinéraires des orgues Silbermann » et sa présidente Monique Leimbach d'avoir mené à bien et à terme ce travail considérable qui se révèle être désormais un document indispensable de l'histoire de l'orgue en Europe au XVIIIᵉ siècle.














