Talisman : Elise Bertrand, une compositrice
NoMadMusic publie Talisman, le second disque d'Elise Bertrand, pianiste, violoniste et… compositrice.
Talisman offre le privilège rare d'assister à la naissance d'une compositrice, puisque les huit opus de ce disque ont été composés dès les 15 ans d'une artiste qui en a 26 aujourd'hui. Lauréate de moult concours de violon, nommée aux Victoires de la Musique 2024 dans la catégorie « Révélation soliste instrumental », Elise Bertrand s'est très vite tournée, sous la férule de Nicolas Bacri au CNSMDP, vers la composition.
A l'instar de Lettera amorosa, son premier disque (Outhere), Talisman (son talisman musical et intime, dixit la compositrice) fait entendre des compositions chambristes. En solo, à deux, à trois. Pièces pour piano, violon, violon/piano, piano/violon/clarinette, voix/piano, dédicacées aux interprètes respectifs et autant de belles rencontres déjà offertes par la vie à Elise Bertrand alternent sur ce disque : Nathanaël Gouin, Raphaël Sévère versant instrumental, Adèle Charvet, Emmanuelle Demuyter et Léo Warynski, versant vocal. Toutes et tous mettent leur talent reconnu au service d'une musique que l'on avait déjà éprouvée aux dernières Musicales de Blanchardeau où la chambriste délicate qu'elle est avait fait entendre une de ses œuvres. Une musique pour l'heure toute en intériorité, en mystère, en suspension. Une musique aux titres énigmatiques ou évocateurs selon l'humeur, comme à l'écoute d'elle-même (et des mots crépusculaires de Maeterlinck, d'Hugo, d'Eluard, de Claude Roy) et de l'effet qu'elle produit autant sur l'auditeur que l'interprète. Elise Bertrand n'oublie pas ses premiers compagnons de route musicale, se mettant au piano (son premier instrument) pour accompagner la soprano Emmanuelle Demuyter, et au violon pour une sonate en solo s'enivrant de son registre aigu ou une Psalmodie en trio aux confins du silence.
Prolongeant, dit la compositrice, le geste de la « musique tonale élargie du XXème siècle », sa manière, typiquement française, évoque Debussy (Dans les abysses de lumières sous le toucher ténébreux de Nathanaël Gouin), fait cohabiter Fauré et Chostakovitch (la Sonate-Poème et son finale échevelé), dans le sillage décomplexé de compositeurs d'aujourd'hui : Bacri bien sûr, mais aussi Tanguy. Même à s'émouvoir de la suivre sur les premiers pas d'un Poème opus 5 pour piano semblant chercher son chemin sous la pluie des notes, il est donc encore trop tôt pour définir un style propre. Dans une histoire de la musique richissime, quelle compositrice sera Elise Bertrand ? Le morceau qui referme le disque est peut-être le plus à même d'avancer l'ébauche d'une réponse : les cinq minutes a cappella du très beau Ce qui dure, composé pour six voix solistes des Métaboles de Léo Warynski, fascinent par l'entrelacs des lignes vocales que la maturité déjà intrigante de la jeune compositrice réunit fort à propos sur le dernier vers des Vaines tendresses, le bouleversant poème de René-François Sully Prudhomme : « …je t'aime Avec ce que j'ai d'immortel ».








