Fanny Mendelssohn sous les doigts de Marie Vermeulin
« Lieder ohne Worte » (chants sans paroles), Das Jahr (1839-1840) de Fanny Mendelssohn-Hetzel, sous les doigts de la pianiste Marie Vermeulin, se hisse, par son envergure et sa veine expressive, à la hauteur des grands pages de ses contemporains.

Douze pièces et un épilogue s'enchaînent dans Das Jahr, correspondant aux douze mois de l'année et prétexte à un cycle qui est plus voyage intérieur qu'impressions de la nature. La compositrice accompagne chaque mois de quelques vers empruntés aux poètes qu'elle a peut-être elle-même mis en musique : Goethe mais aussi Schiller, Eichendorff, Tieck, etc. choisis a posteriori, nous dit Marie Vermeulin, comme si musique et texte ne pouvaient être dissociés.
Certains mois portent un sous-titre, Ein Traum (Un rêve), Am Flusse (au bord de la rivière), ou l'indication d'un genre, Scherzo, Capriccioso, Serenade. Ce sont autant de petits « tableaux » abordant les différents thèmes du romantisme auxquels participe bien évidemment le sentiment de la nature.
Frühlingslied, indique la compositrice pour le mois de mai : le chant est joyeux, baigné de lumière, auquel Marie Vermeulin donne une touche juvénile. Le Scherzo, elfique, joué dans l'élan et avec une belle énergie par la pianiste, concurrence ceux de Félix ! September. Am Flusse, sur le thème schubertien du ruisseau, est une des très belles pages du cycle, baignée d'une lumière crépusculaire dont l'interprète fait varier l'intensité sans jamais altérer le cours fluide de ses doubles croches. Théâtral (schumanien), April. Capriccioso met en scène le double romantique, tantôt calme et rêveur, tantôt agité et éruptif, où l'interprète laisse s'exprimer un tempérament de feu.
Reliés toujours au texte, certains numéros citent des mélodies de chorals de Bach. Ainsi le cycle débute-t-il (Januar. Ein Traum) sur le ton de la gravité et dans la rigueur du contrepoint, avec l'emprunt de Es ist vollbracht (C'en est assez) de la Passion selon Saint-Jean, avant que Fanny Mendelssohn s'empare du matériau pour le varier. Elle procède de la même façon dans März, indiqué, dans la version de 1842, Praeludium und Choral où elle cite la mélodie pascale Christ ist erstanden qu'elle soumet à un processus de variation quasi lisztien jusqu'à l'embrasement d'un piano orchestral. On retrouve cette aura virtuose dans December, musique vibratile à laquelle l'interprète confère sensibilité et transparence. La citation, ici encore, d'une mélodie luthérienne qui referme le cycle « religiosamente » confine à l'émotion.
Sans effusion virtuose ni discours ornemental, même si la ligne contrapuntique vient toujours enrichir l'écriture chez Fanny Mendelssohn, Juli, joué dans le temps long, déploie, avec le son du Bösendorfer que joue la pianiste, toutes les ressources de l'harmonie expressive pour toucher les tréfonds de l'âme. November est de la même veine, avec ses changements d'éclairage harmoniques et ses notes répétées très schubertiennes. L'effusion virtuose dans l'esprit de la variation amplificatrice au mitan de l'œuvre donne à entendre la résonance d'un piano orchestral. Noté Sérénade, Juni est, une fois encore, un thème à variation, une forme que semble affectionner tout particulièrement la compositrice. Le geste pianistique est libre, Marie Vermeulin donnant à la ligne mélodique une aura poétique autant que généreuse.
Le Nachspiel (postlude voire péroraison) ramène le choral « Das alte Jahr vergangen ist » (La vieille année est passée) et la verticalité : Fanny Mendelssohn érige une sorte de stèle à la mémoire du Cantor où le son charnu et rond de Marie Vermeulin, cherché au fond du clavier, trouve sa plénitude.
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