Concerts et enregistrements pour Alexandre Kantorow à la Chaux-de-Fonds
Pour le dernier de ses trois soirs à la Chaux-de-Fonds, Alexandre Kantorow livre d’un toucher particulier le programme spécialement concocté pour être enregistré, réussissant dès la première pièce à faire ressortir autant de profondeur que d’expressivité jusqu’à une Sonate opus 111 de Beethoven d’une dextérité impressionnante.
Explicité par Alexandre Kantorow lui-même lors d’une récente interview, son nouveau projet de récital consistait à débuter par une tournée dans quelques grandes salles – dont la Philharmonie de Paris – avant de s’arrêter pour trois soirs à la Chaux-de-Fonds afin d’enregistrer un album officiel, puis de conclure avec le même programme dans une fin de tournée aux États-Unis.
Mais, s’il nous avait également rappelé vouloir enregistrer à nouveau dans la fameuse salle de musique suisse pour retrouver le piano d’Arrau, la première surprise à notre arrivée est de voir que se trouve finalement sur scène un Steinway de la Société des Concerts de l’OSR. Et en effet, Alexandre Kantorow nous expliquera après le concert que, par peur du volume sonore trop limité dans les graves, aucun des deux pianos dit « d’Arrau » (car il y en a finalement deux encore présents) ne convenait parfaitement à ce programme, joué exclusivement sur des Steinway moderne pendant le reste de la tournée.
Et pourtant, par rapport à un Steinway récent, l’instrument choisi, préparé par l’accordeur de la Philharmonie de Paris, garde un son plus feutré et moins précis, sans se trouver limité dans un grave utilisé en profondeur par le jeune pianiste. Ainsi dès les Variations sur Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen S. 180 de Liszt d’après Bach, l’expressivité du toucher est à son maximum. Dans cette acoustique pleine d’une réverbération chaude, le pianiste n’hésite pas à appuyer vigoureusement sur les touches comme sur la pédale, comme s’il recherchait dans ce troisième soir d’enregistrement live une forme de conclusion plus énergique que lors des précédentes soirées.
Vient ensuite la pièce maîtresse du concert, non parce qu’elle est la plus célèbre – bien loin de celle de Beethoven en seconde partie -, mais parce que, comme le pianiste nous l’a expliqué, elle est pour lui le point central de tout ce qu’il est venu construire autour pour ce récital. Et si cette Sonate opus 5 de Nikolaï Medtner reste moins connue que celle op.38 n°1 surnommée « Reminiscenza », elle est toutefois déjà d’une grande expression, portée là encore, non seulement avec une incroyable dextérité (à l’image de la main gauche quand il faut soutenir le thème d’une basse prédominante en deuxième partie d’Allegro), mais aussi avec une véritable fougue, parfois au risque de brouiller certains accords sur ce clavier.
Passé l’entracte, les graves reprennent l’ascendant dès le Prélude, op.45 de Chopin, particulièrement bien servi dans son aspect romantique, avant d’être parfaitement suivi par La chanson de la folle au bord de la mer, op.31 n°8 d’Alkan, là encore magnifiquement soutenue par la gravité et la puissance d’incarnation du toucher du pianiste français. Le récital contine avec une dernière courte pièce, Vers la flamme, op.72 de Scriabine, bien plus appuyée à la pédale lors de cette nouvelle interprétation à la Chaux-de-Fonds qu’entendu précédemment.
La Sonate n°32 opus 111 de Beethoven clôture le programme en même temps que les cessions d’enregistrements. Le pianiste nous avait confié vouloir entrer aujourd’hui dans ce type de chef-d’œuvre, pour, peut-être, y ajouter encore des couches interprétatives pendant de longues années. Nous avions entendu par ailleurs à la Philharmonie de Paris une interprétation qui semblait encore se chercher par moment (peut-être notamment par le fait qu’elle voulait absolument être parfaite techniquement, une sensation renforcée par le Steinway plus net au risque de manquer de liberté par moment). Ce soir il est difficile de rester insensible devant une telle qualité de doigté, une telle agilité et là encore, une telle expressivité à exalter, voire expulser certains corpus thématiques du génie beethovénien.
Au second mouvement, toujours très appuyé sur la pédale pour l’Arietta, le geste s’ouvre avec la première variation, pour se magnifier à la 4ème comme seuls à notre connaissance quelques très grands interprètes ont réussi à le faire dans leurs dernières années. Comme si cela ne suffisait pas, Kantorow parvient encore à offrir deux bis, une Liebestod (Wagner transcrit par Liszt) dont la voix d’Isolde à la main droite contient encore les doutes et l’agilité des variations beethovénienne, puis l’Intermezzo en mi bémol majeur, op.117 n°1 de Brahms. Le public debout en demande encore… il lui reste à attendre l’album.














