La grande découverte des concertos pour piano italiens par Roberto Prosseda
Le pianiste Roberto Prosseda, en compagnie du London Philharmonic Orchestra, exhume un siècle complet de rares concertos pour piano de compositeurs italiens. Une découverte passionnante qui prouve qu'il n'y a pas que l'opéra dans la péninsule.
Quand on parle de musique italienne, on pense inévitablement aux génies de la Renaissance, de l'âge baroque, et bien sûr à la domination absolue du grand opéra italien, du bel canto au vérisme. Mais au-delà, il y a comme un « trou noir », comme si plus rien n'existait après Verdi et Puccini. Surnage peut-être chez les mélomanes le nom d'Ottorino Respighi (1879-1936) et de ses grandes fresque symphoniques (Pins, Fontaines, Fêtes romaines), plus près de nous les expérimentations avant-gardistes de Luigi Nono (1924-1990) ou de Luciano Berio (1925-2003). Sans oublier bien sûr le génial Nino Rota (1911-1979), cependant plus connu pour ses musiques de films que pour ses onze opéras, neuf concertos et ses innombrables œuvres de chambre. Pourtant, la partie immergée de l'iceberg italien est plus que conséquent. A-t-on jamais joué en France les magnifiques symphonies d'Alfredo Cassela (1883-1947), celles de Gian-Francesco Malipiero (1882-1977), ou encore les poétiques œuvres de Luigi Dalapicolla (1904-1975) ?
Saluons alors l'initiative du pianiste Roberto Prosseda qui exhume, dans son album War Silence, pas moins de quatre concertos inédits de compositeurs italiens du XXe et XXIe siècle. Avec la complicité du London Philharmonic Orchestra sous la direction de Nir Kabaretti, il redonne vie à plus d'un siècle de musique passionnante, avec des œuvres s'étalant de 1900 à 2015. Nous n'épiloguerons pas sur l'aimable Andante e Allegro con fuoco de Guido Alberto Fano (1875-1961), composé en 1900, d'un romantisme « chopinien » agréable, mais sans grande personnalité.
Il en est tout autre du merveilleux Piccolo Concerto per Muriel Couvreux de Luigi Dallapiccola (1904-1975). Marié à une femme d'origine juive, Dallapiccola a particulièrement souffert de l'abjection fasciste. « Dans un régime totalitaire, l'individu est impuissant. Seule la musique pouvait exprimer mon indignation« , écrit-il dans ses Mémoires. Composé en 1939, à une époque tragique pour l'Italie comme pour l'Europe, son concerto est pourtant une œuvre d'une sérénité déconcertante. Dédiée à la jeune pianiste prodige Muriel Couvreux, ce concerto est entièrement nimbé de magie enfantine. Comme pour conjurer le sort d'une époque sombre, Dallapicolla choisit le rêve, la gaieté insouciante, la poésie pure quasi ravélienne pour cette page magique. Seulement l'écho d'une tragédie lointaine semble émerger à la fin du premier mouvement. Par son jeu limpide et mesuré, Roberto Prosseda met en valeur toute l'intensité poétique de cette œuvre. Tout comme la prise de son, ample et claire, permet d'apprécier les multiples couleurs de l'orchestre.
Composé en 1969, le Concerto per pianoforte e orchestra de Silvio Omizzolo (1905-1991) qui lui succède, est beaucoup plus tourmenté. Très éloigné des expérimentations radicales d'un Lugi Nono ou d'un Luciano Berio à la même époque, l'œuvre de Silvio Omizzolo est au contraire très « classique ». Parfois proche d'un Serge Prokofiev ou d'un Dimitri Chostakovitch par son élan motorique, ce concerto, enregistré ici en première mondiale, nous emmène dans des contrées tragiques et résignées. Jusqu'à une fin brutale comme un point d'interrogation.
La résignation, mais aussi l'espoir, sont au cœur du War Silence (2015) de Cristian Carrara (né en 1977) qui conclut l'album. « C'est une tentative de retracer et de décrire le silence, qui existe même en temps de guerre, que ce soit dans la mort ou dans la vie« , explique le compositeur dans le livret. Du chaos des tranchées au silence final et au retour en la confiance en l'humanité, l'œuvre se veut comme un parcours individuel en trois mouvements enchaînés. Utilisant parfois les techniques de progression rythmique des minimalistes, ce War Silence est une pièce forte et prenante, immédiatement accessible dans son écriture, et résonnant particulièrement en notre époque troublée.
Une fois de plus, Roberto Prosseda et le London Philharmonic Orchestra s'y engagent avec sincérité, à l'image de l'ensemble des œuvres défendues dans ce disque passionnant.







