Riccardo Chailly, joyeux anniversaire Maestro

Aller + loin, Chef d'orchestre, Entretiens

On ne présente plus , un des plus grands chefs d’orchestre actuel. En poste successivement à Berlin (Deutsche Symphonie-Orchester, ancien Orchestre de la radio de Berlin-Est), Amsterdam (Orchestre du Concertgebow), Milan (Orchestre Giuseppe Verdi, qu’il a fondé), est depuis 2005 Gewandhauskapellmeister à Leipzig, c’est-à-dire directeur musical de l’orchestre et directeur général de l’opéra. Peu avant ses 60 ans qu’il fêtera le 20 février prochain, le Maestro a accepté de se plier au jeu de l’entretien sur ResMusica.

 

ResMusica : Maestro Chailly, une première question à laquelle vous n’êtes pas obligé de répondre : serez-vous candidat à la succession de Sir Simon Rattle à Berlin en 2018 ?
 : Je ne peux répondre évidemment. Le destin et surtout l’Orchestre philharmonique de Berlin le dira.

RM : Vous allez fêter cette année vos 60 ans. Vous avez dirigé tout le répertoire, de Bach à nos jours, avec les plus grands orchestres. Quelles œuvres n’avez-vous jamais exécuté ?
RC : En réalité j’ai tellement dirigé d’œuvres… J’ai commencé très jeune, à mon premier concert j’avais 13 ans. Maintenant je reviens souvent sur ce que j’ai dirigé précédemment. Quand je fais le bilan de ma carrière, il y a beaucoup de « pêchés de jeunesses ». Par exemple cette Madame Butterfly faite à l’age de 25 ans à Chicago. Mon regard sur cette œuvre n’est plus du tout le même. J’ai dirigé effectivement presque tout le répertoire, et particulièrement les « piliers » que sont Mahler, Brahms, Beethoven ou Bruckner. Avec le recul j’ai une grande satisfaction d’avoir fait cela. Je peux faire un bilan de mes interprétations, les reprendre, les améliorer, les changer. C’est un privilège que de pouvoir ainsi reprendre son propre travail.

RM : Mais il n’existe pas une seule œuvre que vous n’avez jamais dirigé et que vous voudriez absolument faire ?
RC : Sibelius. Un compositeur que j’ai très peu dirigé, et que j’ai programmé à Leipzig prochainement avec Finlandia et le Concerto pour violon (et Ray Chen en soliste). J’avais étudié le concerto auprès de Franco Ferrara à Sienne lors de mes années d’apprentissage, cela fait plus de 40 ans que je ne m’y suis plus confronté. Une autre œuvre que j’ai très peu dirigé est la Symphonie n°6 « Pathétique » de Tchaïkovski : mon dernier concert avec cette pièce remonte à 27 ans ! Je me souviens de l’interprétation faite avec l’Orchestre de la radio de Berlin, une interprétation trop juvénile, pas assez approfondie. J’ai laissé dormir toutes ces années ce chef d’œuvre, j’ai tant de fois dirigé Tchaïkovski, mais jamais la « Pathétique ».

RM : A propos de reprendre une interprétation, vous dirigez la musique de Jean-Sébastien Bach sur instruments modernes. Prenez-vous en compte les acquis de l’interprétation baroque ?
RC : Oui, c’est fondamental. Aujourd’hui on ne peut ignorer le travail de ces immenses chefs d’orchestre que sont John Eliot Gardiner ou Nikolaus Harnoncourt. Leur travail n’a pas concerné seulement l’exécution sur instruments d’époque, tout cela était doublé de recherches profondes sur le style et l’articulation, liées à une tradition séculaire. J’ai étudié le plus possible pour rendre au mieux ce style baroque avec un orchestre moderne. Faire cela avec l’Orchestre du Gewandhaus de Leipzig est un immense privilège : c’est le seul orchestre au monde qui n’a jamais cessé de jouer la musique – surtout la musique sacrée – de Bach. Il n’y a pas d’autre orchestre qui possède une connaissance aussi profonde de cette musique. Cette tradition se ressent aussi sur tous les compositeurs qui se sont inspirés de près ou de loin de Bach : Mozart, Haydn, Mendelssohn, … Bach a longtemps vécu, ici, à Leipzig. Nous perpétuons la tradition de l’exécution des passions de Bach à Saint Thomas, mais sur instruments modernes.

RM : Continuons sur ces questions de répertoire. A chacun des orchestres que vous avez eu en charge vous leur avez fait découvrir des répertoires qu’ils n’avaient que rarement  – voire jamais – joué (par exemple : Puccini avec l’Orchestre du Concertgebow d’Amsterdam). A Leipzig quelles sont ces nouvelles œuvres que vous avez fait découvrir ?
RC : Un Ballo in maschera de Verdi et Manon Lescaut de Puccini, deux œuvres qui manquaient au répertoire de l’Opéra de Leipzig. J’ai choisi délibérément ces deux chefs d’œuvres. Diriger Aida, Rigoletto, Tosca ou Bohème est un choix facile. L’Orchestre du Gewandhaus a beau avoir une forte tradition lyrique, il n’avait jamais été confronté à ces deux œuvres. Qui sont rarement données d’ailleurs en Allemagne.

RM : Quelle est votre politique en matière de musique contemporaine à Leipzig ?
RC : Ce n’est pas une politique mais une obligation. Si vous n’imposez pas de nouvelles musiques, votre rôle de directeur musical n’est pas respecté. La difficulté est le choix des œuvres et des compositeurs. Comme pour tout, il y a du bon et du mauvais. Prochainement à Leipzig nous allons créer un concerto pour orgue de Thomas Daniel Schlee, pour inaugurer l’orgue rénové du Musikverein de Vienne. Cette création sera donnée avec la Symphonie n°5 de Mahler.

RM : 2013 est l’année Verdi / Wagner, des compositeurs que vous avez beaucoup servi. Reste-t-il encore des œuvres à découvrir ?
RC : La preuve par le disque « Viva Verdi » qui vient de sortir, qui contient le ballet de Jérusalem, la version remaniée des Lombardi alla prima crociata pour l’Opéra de Paris. Verdi reprend des thèmes de l’ouverture, très tragique, pour en faire un ballet important, de vingt minutes. Une sorte d’ébauche pour le ballet de son premier grand opéra français, Les Vêpres siciliennes. Beaucoup d’amis italiens ont été très surpris de découvrir ce ballet de Jérusalem, qu’ils ne connaissaient pas. Verdi est un immense compositeur, il y aura toujours de nouvelles pépites à découvrir, comme ce ballet. Concernant Wagner, les inconnus sont ses premiers opéras. A Leipzig – ville natale de Wagner – nous donnerons les premières in loco de Die Feen et de Das Liebesverbot. Et en septembre, à l’ouverture de la saison, l’orchestre jouera la musique symphonique de Verdi et Wagner sur l’Augustusplatz, la plus grande place de Leipzig, près du Gewandhaus.

RM : Quels sont vos projets futurs ?
RC : Je reprends avec Leipzig un cycle Brahms. Puis un cycle nouveau, Rachmaninov, avec les œuvres symphoniques et concertantes, dont un enregistrement est prévu chez Decca. Je reprends aussi Mahler, une nouvelle intégrale, cette fois-ci enregistrée en DVD, qui se terminera en 2016 avec la version complète due à Deryck Cooke de la Symphonie n°10.

RM : Quels seront les changements de cette intégrale par rapport à la première gravée avec Amsterdam.
RC : J’étais jeune alors ! A peine plus de 30 ans. Aujourd’hui j’en ai presque le double. Je suis moins fougueux et plus réfléchi. A l’époque de l’intégrale faite avec Amsterdam, j’étais sous l’influence des grands maîtres du passé comme Mengelberg. J’ai étudié sur ses partitions annotées, j’ai longuement écouté ses enregistrements. Mengelberg, quand on dirige Mahler à Amsterdam, est inévitable. Aujourd’hui je me sens bien plus libre. Ce nouveau cycle Mahler sera en réalité bien plus « frais », car plus personnel.

RM : Et vous n’avez pas de projets de cycles avec les grands compositeurs italiens du XXe siècle ?
RC : sur un de mes derniers disques figure Le Mille e una notte de Victor De Sabata. Une œuvre très virtuose pour l’orchestre, sous l’influence de Ravel et Stravinsky, des compositeurs que De Sabata dirigeait souvent. Je n’exclue pas pour le futur de diriger de la musique italienne du XXe siècle. J’ai dirigé une œuvre de mon père Luciano Chailly en 2012 pour commémorer les 10 ans de sa disparition, la Missa papae Pauli, dédiée au pape Paul VI, à Leipzig. L’impact sur le public a été énorme. Et j’ai en projet de faire un de ses opéras. Il en a écrit une quinzaine, mais son œuvre lyrique centrale est L’Idiot, d’après Dostoïevski. Rien n’est encore concret, mais j’y pense. Sinon concernant le regretté Luciano Berio nous ferons cette année la Sinfonia, une œuvre majeure du répertoire. Quant à Maderna je n’ai pas de projets pour l’instant, mais j’ai dirigé il y a deux ans Grande Aulodia, une œuvre de jeunesse, magistrale. Le « premier » Maderna mérite d’être mieux connu.

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