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Stanislas de Barbeyrac, le ténor avec des ailes aux pieds

Aller + loin, Chanteurs, Entretiens, Opéra

Le tout jeune ténor français Stanislas de Barbeyrac, récemment nommé aux Victoires de la Musique en tant que révélation lyrique de l’année, fait de plus en plus parler de lui. Il raconte à Resmusica la naissance de sa carrière, et son envie d’ailleurs…

Notre dossier : Art lyrique

 

Stanislas de Barbeyrac 2

« Je n’ai pas du tout envie de faire une carrière éclair »

Resmusica : Vous êtes né en 1984, et vous intégrez la Maîtrise des Petits Chanteurs de Bordeaux à l’âge de huit ans. Etait-ce le début d’une vocation, ou une volonté de vos parents ?
: C’est tout à fait par hasard. Nous habitions dans le Lot-et-Garonne, et mon frère aîné était en pension à Bordeaux. Il faisait partie de la Maîtrise. J’étais tout d’abord scolarisé à Marmande, mais il m’a convaincu d’intégrer son établissement, et la Maîtrise. Il avait déjà mué, il chantait la partie de ténor. C’était au départ une curiosité, une façon de suivre mon frère, et puis tous mes amis de classe en faisaient partie.

RM : C’est cela qui a déclenché votre vocation ?
SdB : Pas du tout. J’ai fait partie de la maîtrise jusqu’à l’âge de 17 ans, mais j’y allais parce que c’étaient les copains, parce que ça me plaisait de faire de la musique, parce que nous voyagions. Nous partions tous les étés à l’étranger avec des orchestres. Je chantais comme d’autres adolescents font du rugby, c’était une activité de la semaine.

RM : On vous retrouve ensuite au conservatoire de Bordeaux, dans la classe de Lionel Sarrazin. C’est donc qu’il y a eu un déclic ?
SdB : C’est encore un hasard. Je voulais devenir journaliste, j’étais à l’université, je préparais les concours, mais après la mue, vers 19 ans, j’ai eu envie de refaire de la chorale. Il y avait beaucoup de chœurs de bon niveau à Bordeaux, je ne savais pas vraiment quelle était ma voix, on m’a conseillé de tenter le conservatoire, et j’ai été admis. C’est ainsi que j’ai débarqué en classe d’ à l’âge de 20 ans, sans aucune culture d’opéra. Je suis tombé sur mon professeur, qui venait d’être nommé la même année, c’était tout nouveau tout beau pour nous deux, et j’ai eu le coup de foudre. Ce qu’il m’enseignait m’a passionné. Il me demandait si je ne connaissais aucun chanteur d’opéra, mais ma culture musicale était entièrement tournée vers la musique sacrée, l’oratorio, et s’il me disait Corelli, en parlant de Franco, je lui répondais Arcangelo ! C’est après cela que je me suis jeté dedans à corps perdu. Il me faisait chanter Lenski d’Eugène Onéguine et je courais tous les magasins de disques et les bibliothèques pour me procurer un peu de savoir ! A vrai dire, jusqu’à ce moment là, l’opéra ne me plaisait pas. J’en avais l’expérience, en tant que chœur d’enfant à l’Opéra de Bordeaux, et ça m’ennuyait vraiment. Mais le fait d’être acteur et d’être son propre instrument, c’est complètement différent ! Je dois tout à Lionel Sarrazin, qui est encore mon professeur.

RM : Vous intégrez l’Atelier Lyrique de l’Opéra de Paris en 2008. Qu’en avez-vous retiré ?
SdB : C’était une superbe expérience. La première année a été un peu dure, parce qu’il n’y avait pas de rôles pour moi, et en même temps cela reste une satisfaction de savoir qu’on ne m’avait pas pris juste parce qu’on avait besoin d’un ténor. Je naviguais dans les couloirs, j’avais mes cours, c’est un gros rythme de travail, mais quand on n’a pas de perspectives de concert, on a l’impression de travailler dans le vide. Heureusement la deuxième année ne s’est pas déroulée de la même façon. L’Atelier Lyrique, c’est le monde professionnel qui arrive, on se rend compte de ce que sera notre futur métier. C’est un tremplin, une étiquette, parce qu’on a une visibilité auprès de professionnels, qu’on peut se faire remarquer par des agents ou des directeurs de salle. C’est vraiment un plus. Il n’y a pas grand chose d’autre de comparable dans l’enseignement du chant en France, aujourd’hui. J’avais tenté le CNIPAL, l’année précédente, mais j’ai été recalé. Il y a beaucoup de choses à trier dans l’enseignement de l’Atelier Lyrique, on reçoit énormément d’informations, de plus j’avais un très petit bagage, à mon entrée en 2008, je n’avais que deux ans de conservatoire derrière moi.

RM : En 2011, vous êtes finaliste du très prestigieux concours Reine Elisabeth. Est-ce important pour un jeune chanteur ?
SdB : Je ne suis pas sûr que les concours soient un point de passage obligé. Il y a tellement de manières différentes d’entrer dans la carrière ! Je l’ai fait parce que comme je l’ai déjà dit, j’ai une formation tardive, et c’était vraiment une façon pour moi de mesurer où j’en étais, de me comparer à des chanteurs de ma génération. Il faut énormément travailler pour monter ainsi des gros programmes de concours. C’était une bonne expérience, mais je pense que maintenant, à ce stade de ma carrière, j’ai dépassé le cap.

RM : En 2011 toujours, pour votre première participation au Festival Ninon Vallin, vous incarnez Don José de Carmen. N’était-ce pas un pari risqué ?
SdB : Quand on m’a fait la proposition, j’ai commencé par refuser. Je n’avais que 27 ans, et j’étais encore à l’Atelier Lyrique. Mais Sylvie Valayre y participait, il y avait une sorte de dimension pédagogique à ce projet. Le risque était mesuré, c’était une petite structure, mais bien sûr, les notes sont les notes, il faut pouvoir les sortir, surtout que le concert était avec orchestre. Ce n’est pas un rôle que je tiendrai tout de suite en intégralité sur scène !

RM : L’année suivante, vous explosez dans la prise de rôle d’Alfredo de La Traviata. Aviez-vous conscience qu’une étape était franchie ?
SdB : La saison 2012 de l’Opéra de Saint-Etienne a été bâtie assez tard, je n’avais que sept mois pour me préparer. J’ai longuement réfléchi, non seulement à cause des écueils du rôle, mais aussi parce que le répertoire italien n’est pas, je pense, ce qui me convient le mieux. Laurent Campellone, le chef, m’a rassuré, alors je me suis lancé. Il faut parfois oser avancer, prendre des risques mesurés. J’étais très angoissé, mais finalement, cette prise de rôle m’a fait du bien, y compris pour ma voix, pour laquelle j’ai réussi à trouver l’italianità requise. Je me suis bien amusé, il y avait une bonne équipe, et j’ai eu l’impression de gravir un échelon artistique. Cette prise de rôle a été une sorte de déclencheur pour moi.

RM : Peut-être ceux qui vous écoutaient l’ont-il aussi ressenti ?
SdB : Il faut être sur les premiers plans pour que le public et les gens de la profession se rendent compte de ce qu’on est capables de faire. C’est bien de faire un beau Chevalier de la Force ou un joli Cassio, mais on y est moins remarqué. Et même pour soi-même, c’est important de se lancer des défis, à condition qu’ils restent raisonnables.

RM : Cette année, vous avez interprété la partie de ténor du Requiem de Mozart à Sao Paulo, est-ce un frémissement de carrière internationale ?
SdB : L’étranger commence à se profiler un peu pour moi, et c’est une bonne chose. Je pense que c’est indispensable d’aller voir ce qui se passe ailleurs, de savoir comment les autres théâtres travaillent. Les façons de faire et les exigences sont différentes. C’est aussi un autre public, une autre ferveur. Je vais retourner à Sao Paulo pour Narraboth de Salome, et quelques autres projet se dessinent petit à petit.

RM : Pensez-vous que les chanteurs français s’exportent bien ?
SdB : J’ai l’impression qu’il y a une demande pour le répertoire français à l’étranger, d’interprètes proches du texte, qui en maîtrisent la compréhension, mais ce n’est pas facile de porter une étiquette « chanteur français ». On vous classe avant que vous ouvriez la bouche dans un stéréotype fait d’une sorte de préciosité. C’est sûr que le chant français a une école, un passé, mais qu’est-ce que ça signifie vraiment ? Quand je chante à l’étranger, je n’ai pas l’impression d’être le représentant d’un style typiquement français !

RM : Il semble qu’une jeune génération de chanteurs français investissent les salles, nationales et internationales. Pensez-vous que ce soit plus facile pour eux (et vous) que la génération précédente ?
SdB : J’ai en effet l’impression que nous sommes assez nombreux. Beaucoup plus de jeunes chanteurs partent en troupe à l’étranger et se préparent ainsi à une carrière internationale. Mais ma génération a aussi l’exemple de Stéphane Degout, Karine Deshayes, Sophie Koch, Ludovic Tézier, qui sont des références internationales. Beaucoup d’entre nous n’ont plus peur de franchir le cap du départ hors de nos frontières, et c’est important. J’ai eu l’opportunité de partir en troupe à Zürich, ça ne s’est pas fait pour des questions de planning, et je le regrette un peu. Je ne voudrais pas toujours tourner dans les mêmes théâtres.

RM : C’est assez curieux, car beaucoup de chanteurs français se plaignent de ne pas être suffisamment invités sur leur sol natal, et d’être obligé de partir pour se bâtir une carrière. Je pense par exemple à Véronique Gens…
SdB : C’est vrai. Mais il n’y a rien de systématique. De mon côté, je ne travaille pour l’instant qu’en France. J’en suis très content, mais j’aimerais un peu aller voir ailleurs…

RM : Pourtant, vous êtes aussi un jeune père, d’un garçon né en 2012 et d’une fille née en 2013. Comment conciliez-vous votre carrière et votre vie privée ?
SdB : J’ai vraiment besoin de mon socle familial, et j’en parle beaucoup avec ma femme. Elle est professeur des écoles, ce qui est un métier plutôt compatible avec le mien, puisqu’elle peut venir me rejoindre avec les enfants pendant les vacances scolaires. En fonction de l’évolution de ma carrière, nous verrons comment nous organiser. J’ai envie que ma famille voyage, qu’elle soit avec moi le plus souvent possible, ma femme pourrait aussi enseigner à temps partiel, mais son métier la passionne, et je n’ai pas envie d’être égoïste. Il va falloir faire des choix, mais de nos jours on se déplace vite, même si on ne peut pas rentrer chez soi le week-end quand on chante à Sao Paulo !

RM : Vous venez d’être nommé dans la catégorie révélation artiste lyrique de l’année. Est-ce important pour vous ?
SdB : C’est tout récent ! Pour le moment, je n’ai pas d’avis. Je ne sais pas ce que cette participation aux Victoires de la Musique peut m’apporter. C’est un coup de projecteur, mais tout ce qui est show business m’effraie. J’ai conscience que tout ceci fait partie de mon métier, et je l’accepte avec reconnaissance, mais je le découvre tout juste. De nos jours, il faut faire du buzz et je n’aime pas ça, car je n’ai pas du tout envie de faire une carrière éclair. C’est trop facile de se laisser piéger par l’argent et la notoriété, d’accepter n’importe quel rôle, et ce n’est pas mon but.

RM : On dit que pour les jeunes chanteurs, avoir un bon agent est la priorité. Est-ce vrai ? Comment avez-vous trouvé le votre ?
SdB : C’est indispensable d’avoir un bon agent. J’en ai un en France et un autre en Italie, qui travaillent en collaboration, et depuis peu un troisième aux Etats-Unis, qui s’occupe de moi pour le reste du monde. C’est un peu compliqué, il y a parfois des problèmes de territoires. J’ai eu de la chance, parce que les trois sont venus me chercher, mais je sais que c’est difficile pour beaucoup d’autres, ne serait-ce que d’avoir un contact ou même un appui. Au départ, j’ai été recommandé à mon agent français par mon professeur, qui la connaissait, j’ai passé une audition, elle m’a refusé. Quelques mois après, j’ai remporté le concours de Béziers, elle était dans le jury, et m’a proposé de travailler avec moi. Elle ne se souvenait pas de m’avoir déjà entendu, mais il faut dire que j’avais remis entretemps toute ma technique à plat, car je sentais que quelque chose ne fonctionnait pas, et j’ai beaucoup travaillé pour m’améliorer.

RM : Il semble que votre communication soit très organisée : vous avez une page pro Facebook sur laquelle vous annoncez tous vos concerts, un site plutôt bien fait et vous êtes sur Linkedin. Est-ce une stratégie ?
SdB : Je n’y avais pas pensé avant que vous ne m’en parliez. Je n’ai pas le souci de vendre mon image. J’aime les nouvelles technologie et j’essaie juste d’être à la page. Je suis juste un homme de ma génération !

RM : Votre parcours a été très rapide, est-ce que parce que vous êtes chanceux, parce que vous êtes ténor, ou parce que vous travaillez dur ?
SdB : C’est vrai que tout est allé vite, j’ai démarré le chant il y a à peine neuf ans, et je n’ai pas encore la trentaine. J’ai sûrement eu de la chance, mais je suis également un gros bosseur, et très perfectionniste. Je ne pense pas que la tessiture entre en ligne de compte. Mon ami Alexandre Duhamel, par exemple, est baryton, et va bientôt débuter à la Scala !

RM : Comment imaginez-vous la suite de votre carrière ?
SdB : Il n’y a pas tant de rôles que je puisse chanter demain, mais il y en a énormément que je pourrai chanter dans dix ans. L’idéal de mes saisons maintenant : Tamino, Lenski, quelques Gluck, agrémentés de seconds plans dans de belles maisons, et attendre de me stabiliser et de pouvoir attaquer un répertoire plus lourd. J’aimerais bien aussi m’essayer à Nemorino et Belmonte. Je connais mes limites je n’ai pas envie de viser plus haut qu’Alfredo de La Traviata, qui représente le maximum de ce que je veux donner pour le moment.

RM : Ce discours est paradoxal de la part d’un chanteur qui vient de nous offrir, avec un talent indéniable, le grand air de Max dans le Freischütz en récital, au Festival Ninon Vallin !
SdB : De façon étonnante, Max me « tombe » dans la voix, même si c’est un rôle lourd, vaillant. Cette vocalité me convient, c’est peut-être ça, ma nature vocale. Ma quinte aiguë n’est pas aisée, il faut que je continue de travailler Mozart pour l’assouplir, mais je pense que ce sera plus facile pour moi, d’ici quelques années, de chanter La Damnation de Faust que Roméo. On me le propose déjà, mais ce serait de la folie à l’heure actuelle. En attendant, je pourrais essayer Mireille, Mignon

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