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Renée Doria – Cinquante ans d’enregistrements phonographiques

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« Renée Doria – 50 ans de documents sonores. » MALIBRAN-MUSIC — 1993.

 

Renée Doria - Cinquante ans d’enregistrements phonographiques« J’ai entendu pour la première fois la voix de à la radio en 1948, alors que j’étais très loin de la France. Cette voix pure et cristalline m’a immédiatement plu, et dès que je fus de retour à Paris, je n’eus de cesse d’assister à une représentation de La Traviata avec cette belle jeune femme, brillante cantatrice et excellente tragédienne, dans le rôle de Violetta. Grâce à des amis communs, je fis la connaissance de son mari et d’elle-même et depuis lors nous sommes devenus de vrais amis. Pendant plusieurs décennies, chaque fois que je le pouvais, je courrais à ses concerts et à ses spectacles, à Paris, mais aussi en province, à Liège, à Londres, à Strasbourg, à Genève, à Bordeaux…

A cette époque, toutes les villes de France et des pays limitrophes avaient gardé leurs saisons, leur orchestre, leurs chœurs. Elle était demandée partout sa Manon, sa Violetta, ses trois personnages des Contes d’Hoffmann faisaient toujours salle comble. Elle était heureuse, ivre de liberté, toujours avide de nouveaux rôles. En tout, elle aura chanté durant sa carrière 76 rôles au théâtre et 125 avec la radio.

Alors qu’un jour je lui demandais pourquoi elle ne chantait pas plus souvent à l’étranger, elle me répondit : « Que ferais-je sur d’autres continents ? Être la spécialiste de 4 ou 5 personnages ? Alors qu’ici la liste est presque illimitée. Delmas, Fugère, et tant d’autres, ne sont-ils pas fixés à Paris? D’ailleurs je pense qu’à de rares exceptions près (Endrèze, Bidù Sayào), qui sont venus travailler longtemps en France, on ne peut réellement bien chanter que dans sa langue maternelle. Les plus grands : Stignani, Pagliughi, Rosvaenge, Merli, Lemeshev, ne chantèrent que dans leur langue, et de ce fait ils excellèrent toujours. Ils évitèrent maladresses et contresens. Latine, je pratique l’italien et l’espagnol. On m’a proposé plusieurs fois de chanter, (de parler !) des rôles en russe et en allemand, j’ai refusé.

Mes efforts, je les ai portés ailleurs. Une semaine, j’ai pu chanter, grâce aux hasards du calendrier, deux Manon à Genève, deux Contes d’Hoffmannà Strasbourg et deux Lucie de Lammermoor à Rouen. D’autres fois, j’ai pu chanter, et sans fatigue, (pour pallier la défaillance d’une artiste un dimanche en matinée) trois Mireille en un week-end, et, de la même manière, trois Manon (six tableaux – cinq costumes différents !). Certaine semaine, j’ai joué Salle Favart Rosine le vendredi, chez Garnier Violetta le samedi et le lendemain, en matinée, Thais à Strasbourg. Ce rythme est exaltant, il entretient et lubrifie la voix, quand elle est bien placée. La technique, c’est l’abolition du hasard !»

En effet, son endurance était peu commune, de même que l’était la variété de ses rôles–dans des tessitures parfois opposées–comme le fut aussi la durée de sa carrière, pour un soprano de ce type. Un exploit sportif du plus haut niveau.

Son idole et maître à penser était Ninon Vallin. Professeur contestable, disait-elle, comme Yvonne Gall et d’autres artistes très importants mais pour le reste, une merveille, un poète. Elle admirait Lotte Lehmann, Barrientos, Tetrazzini, Calvé, Boninsegna. Elles avaient toutes la même méthode vocale.

Un grave très solide–pilier de la tessiture–, ce que les sots appellent péjorativement «voix de poitrine». Et, pour le suraigu, la voix mixte, un falsetto renforcé. Chez les hommes, c’est exactement le même processus. « Ecoutez Journet chez les basses, Cambon chez les barytons, Vezzani chez les ténors–pour ne parler que de Français, et des meilleurs. » Grâce à cette technique, quasiment infaillible, elle a presque tout chanté, presque tout joué. Virtuose infatigable, du la grave du contralto jusqu’au contre-sol. Elle «faisait» généralement sa voix avec les airs du premier acte de Lucia. Son exercice quotidien: exécuter le finale de l’air du Miroir de Thaïs, en terminant successivement sur le Si bémol, puis sur le contre-ré et, pour finir, sur le contre-fa. Un bon matin, vers 1981 (elle n’était pas malade, ni même enrhumée) le contre-fa n’est pas sorti. Ne pouvant se résoudre à réduire son répertoire à Suzanne,

Marguerite et Mimi, elle se contenta, désormais, de donner quelques concerts et d’enregistrer des disques–principalement de mélodies. Les disques, fort heureusement, nous en avons beaucoup, gravés sur divers supports. Dès 1942, à Marseille, à Radio-Provence, sur des cellulosiques a «Pyral», dangereusement friables. L’année suivante, une perle, un document inespéré:le premier air de Constance, accompagné par , qui, trois ans plus tard, devait la faire engager à l’Opéra de Paris, où elle débutera dans La Reine de la Nuit. Par parenthèse, elle interprétera par la suite onze rôles dans sept opéras de Mozart.

A partir de 1944 elle a contribué à beaucoup d’émissions lyriques de la Radio Nationale et des radios étrangères. En 1948, alors qu’elle avait déjà mis à son répertoire les quatre personnages féminins des Contes d’Hoffmann, elle fut la poupée Olympia dans la première version enregistrée–à mon sens insurpassée–de ces Contes.

De 1949 à 1952, E.M.I.-Pathé-Marconi lui proposa de nombreux enregistrements, toujours en 78 tours. Malheureusement ses contrats l’empêchèrent souvent d’accepter. En 1953, à la Schola Cantorum, ce fut pour la firme Caecilia, un vaste programme de mélodies françaises : Gounod, Massenet, Debussy, Ravel, puis, sous divers labels et en versions anthologiques, Le Barbier de Séville, Les Pécheurs de Perles, La Bohème, Madame Butterfly, Les Noces de Jeannette, Les Huguenots, Lakmé. En 1955 elle signa un contrat avec Philips-France, inaugurant le catalogue lyrique de cette firme, avec la Veuve Joyeuse, La Vie Parisienne (Grand Prix du Disque), le Pays du Sourire, une sélection de Manon avec Alain Vanzo et Adrien Legros (1956). A partir de 1959, chez Véga-Decca, vinrent les intégrales en stéréo, de Mireille, Thaïs et Rigoletto, et des extraits du Pré aux clercs. N’oublions pas un précieux morceau: La prière de Milagros, extraite d’un opéra de Maurice Perez : Rocio, qu’elle avait créé, à Mulhouse, avec Ninon Vallin. Entre 1965 et 1975, des extraits de La Veuve Joyeuse, du Pays du Sourire, de La Chauve-Souris, du Baron Tzigane etc…. Puis ce fut, en 1978, en première mondiale, l’intégrale de la Sapho de Massenet.

En 1980 pour Musie-Memoria un programme d’opéra-comique français. En 1993, enfin, une dernière gerbe de mélodies, dont nous avons retenu Nuit d’étoiles du jeune Debussy, dont l’historiographe et ami, Léon Vallas, voyait en elle l’interprète idéale. On pourra découvrir au passage une curiosité l’Hymne à Apollon (4ème siècle avant Jésus-Christ), restauré par l’helléniste Salomon Reinach, et harmonisé par . Emile Vuillermoz avait tenu à ce que cette musique si complexe nous fût restituée par sa voix.

En conclusion, les jeunes chanteurs feraient bien, sans servile imitation, mais comme point de repère, de méditer les enseignements de ce CD.

Ils se trouveront réellement en présence d’un parcours phonographique d’exception – cinquante années bien réelles–témoignage et reflet éloquents d’une carrière hors norme–quelque 2500 représentations ou concerts– de celle en qui la veuve de l’illustre ténor Albert Saléza, se souvenant de sa jeunesse au Met, voyait une nouvelle Marcella Sembrich. »

Jean Ziegler

 

Notes du producteur :  Laisser, à Jean Ziegler, celui qui connaît sans doute le mieux les archives personnelles de Renée Doria, le soin d’établir un libre choix des enregistrements jalonnant cette longue carrière. Bien sûr, les classiques, les disques commercialisés, mais aussi, complément indispensable, les nombreux enregistrements radiophoniques dont on a pu disposer. Ces derniers, sur des supports archaïques, sont évidemment précaires, tout comme la qualité sonore qu’ils génèrent: l’air de Constance, accompagné, (décembre 1942, Monte-Carlo), par  ; la cavatine de Rosine, dans la langue et le ton originaux. La rencontre Doria-Pernet dans Lakmé, l’air d’Aïda sur Radio-Hilversum etc…. Tout cela a pu être sauvegardé. Avec quelques défaillances inévitables, dans le son, le présent CD nous apporte beaucoup d’inédits.

Par ailleurs, pourquoi commencer ce disque par l’air de Louise ? Parce que cet air est cher à l’artiste, qui porte une vraie dilection pour ce chef-d’œuvre, à qui elle doit d’avoir choisi d’habiter au pied de la Butte Montmartre. Comme la «petite table» de Manon, l’air fameux «Depuis le jour…» met tout particulièrement en évidence le respect scrupuleux du texte, le raffinement des nuances et la sensualité, en grande partie hérités de Ninon Vallin. Et puis, le principal personnage, ce n’est pas la cousette, c’est Paris. Ce Paris qui, à sa connaissance, est la seule ville au monde qui soit l’héroïne d’un opéra, et celle où se passent autant d’actions lyriques : Manon, Traviata, Adrienne Lecouvreur,… la liste est considérable…Après Louise et Rosine son premier rôle au théatre, c’est le déroulement normal, quasi chronologique, des documents sonores, de l’enlèvement au sérail, Monte-Carlo 1942, jusqu’à Nuit d’étoiles, Paris novembre 1993.

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« Renée Doria – 50 ans de documents sonores. » MALIBRAN-MUSIC — 1993.

 
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