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Serge Prokoviev ou Pierre le Grand

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Serge Prokofiev : Pierre et le Loup. Orchestre de la Suisse Italienne, Jean-Bernard Pommier : direction musicale. Ensemble Carpe Diem, Jean-Pierre Arnaud : direction musicale. 2002, Ambroisie Interactive AMI 99902001 (Harmonia Mundi).

 

Serge Prokoviev ou Pierre le Grand !Le Cinquantième anniversaire de la disparition de passe quasiment inaperçue, hormis quelques rééditions sporadiques telles Semyon Kotko, Guerre et Paix ou des nouveautés éparses – l’Histoire d’un Homme Authentique, opus de sa « période soviétique ». Publié l’an passé, ce DVD marque d’une pierre blanche la postérité de l’illustre conte écrit en 1936. En effet, ce dépoussiérage de l’œuvre se paie le luxe d’en bouleverser la discographie existante. D’autre part, il joue un rôle pertinent d’initiation musicale : rien de tel qu’un dessin animé, dans le plus pur style Walt Disney, pour amener les enfants à la « grande musique ». Expédition vivifiante, aventure intérieure au cœur de l’univers symphonique de Prokofiev , il s’agit d’une belle entrée en matière avant de côtoyer ses sonates virtuoses pour clavier !

Cette parution réjouira petits et grands. Elle entraînera un large public de mélomanes aguerris ou apprentis, de sept à soixante-dix-sept ans. Atout indéniable : convoquer de façon astucieuse, sans mièvrerie aucune, l’imaginaire du discophile en herbe. A ce sujet, on louera en premier lieu, les artisans de l’animation. Les concepteurs ingénieux du projet ont fabriqué une merveille au plan graphique. Ce qui sollicite la mémoire nostalgique de l’auditeur-cinéphile, éternel Peter Pan. Les clins d’œil aux dessins animés, livres de la mythique Bibliothèque Rose – Les Contes du Chat perché de Marcel Aymé -, ainsi qu’à la BD, surabondent. Le paysage champêtre par exemple, avec ses couleurs vives, bariolées, ses teintes printanières, évoque Les aventures de Zig, Puce et Alfred de Greg. L’action de Pierre et le Loup se déroule également dans un village verdoyant, au milieu des conifères et des bouleaux. Références en vrac à Maya l’Abeille, aux riantes campagnes d’Heidi, Tom Sawyer et tant d’autres… Quant au plumage de l’oiseau, on dirait le jumeau du craquant pic-vert Woody Woodpeaker !

Prokofiev cisèle un langage pastoral, d’une extrême fraîcheur, d’une immarcescible originalité ; aux antipodes de son lyrisme fébrile, voire convulsif. Ainsi, le gazouillis virevoltant de l’oiseau de la forêt est murmuré par la flûte traversière. Via cette roborative fantaisie lyrique, le compositeur a forgé un traité d’instrumentation didactique, une accessible présentation des éléments constitutifs de l’orchestre. Cet album interactif se double d’un outil pédagogique, ludique, particulièrement maniable ; son but est de confronter les enfants aux arcanes abscons de l’informatique. La partie annexe du DVD « trombones et coulisses » s’adresse à leur curiosité d’internaute, tout en leur permettant de parfaire leur rencontre avec le compositeur franc-tireur.

Un exemple probant : l’analyse au crible de la Grande Marche Triomphale finale, captivante. Le thème goguenard que n’aurait pas renié Chostakovitch, ou le Stravinsky de Pétrouchka, est expliqué. Elle traduit la victoire et la ruse du garnement sur le prédateur, caracolant bravement en tête des chasseurs. Cet exercice d’auscultation bien tempéré est intelligemment conduit. Il décrit l’entrée en lice des contrebasses donnant le tempo, le pas de ladite marche – sans abuser de jargon, ni bêtifier par ailleurs. Il continue par l’arrivée des autres instruments et la place précise qui leur est assignée : basson, clarinette, hautbois, flûte, tambour de basque, seconds violons en renfort. Avant de commenter le contour spécifique d’un relief harmonique : la surprenante apparition des castagnettes, le duel opposant le trombone et la timbale suspendue, ou encore le facétieux ping-pong entre la caisse claire et le triangle. On termine brillamment l’exposé par un tutti fracassant.

La phalange helvète de la Suisse Italienne sous la férule de se plie à la règle du jeu. Le chef dispense une leçon de style tonique : une atmosphère festive règne en permanence. La direction allègre, chorégraphique met en avant la légèreté poétique, l’effronterie et la mélancolie tendre de la partition. En outre, dans la marche précitée, on cueille même des visions fugitives de l’Hymne à la Grande Cité de Glière, professeur de Prokofiev, extraite du Cavalier de Bronze (suite symphonique). Un DVD à acquérir les yeux grand ouverts.

Ce coffret supplantera sans coup férir la version traditionnelle avec Gérard Philipe (Chant du Monde) laquelle accuse désormais le passage des ans. Jean Rochefort confirme son talent de comédien versatile, après tant de rôles opaques. Sa narration est un modèle de sobriété qui le révèle fin diseur, conteur malicieux et exempt de forfanterie. Conseillons vivement à Ambroisie, eu égard à ce premier succès, de persévérer dans cette voie, avec Britten et son opéra « didactique » pour enfants Let’s make an opera, l’Histoire de Babar (Poulenc), voire, dans un registre opposé, le Brundibar de Krasa.

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Serge Prokofiev : Pierre et le Loup. Orchestre de la Suisse Italienne, Jean-Bernard Pommier : direction musicale. Ensemble Carpe Diem, Jean-Pierre Arnaud : direction musicale. 2002, Ambroisie Interactive AMI 99902001 (Harmonia Mundi).

 
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