Artistes, Compositeurs, Portraits

Luciano Berio (1925-2003), mort d’un Géant

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Luciano Berio © UE Archiv / Eric MarinitschS’approprier pour mieux connaître.

« Ce qui m’intéresse, c’est la diversité, pas le cosmopolitisme ; le pluralisme de l’expressivité, mais en profondeur, comme fait culturel. » Décédé à Rome mardi 27 mai 2003 à l’âge de 77 ans des suites d’une opération de la colonne vertébrale, était l’une des rares personnalités parmi les compositeurs de la génération née dans les années 1920 à faire l’unanimité chez les compositeurs des générations les plus jeunes. Créateur parmi les plus prolifiques et les plus célébrés du dernier demi-siècle, chantre de la pluralité, Berio était rapidement devenu l’une des figures tutélaires de la musique d’aujourd’hui, et était l’un des compositeurs les moins dogmatiques et les plus ouvertement voluptueux. Des traditions extra européennes jusqu’au jazz et aux musiques rock, ses emprunts aux cultures du monde, savantes et populaires, collectées très tôt au cours de ses voyages à travers l’Europe et les Etats-Unis, ont été multiples et ont participé sans ambiguïtés à son écriture particulièrement virtuose qu’il définissait comme « hétérophonique » parce que « chaque voix possède son identité, son autonomie, sa signification propres et peut « vivre » dans l’insouciance de l’autre », cela par opposition à la polyphonie, qui implique quant à elle la « conscience des autres ».

Né le 24 octobre 1925 à Oneglia (Ligurie), a été pendant plus de quarante ans le chef de file de la musique italienne. Après avoir fondé au début des années 1950, avec ses aînés Bruno Maderna et Luigi Nono, le Studio di fonologia musicale de la RAI de Milan, où il signa l’un des premiers chefs-d’œuvre de la musique électroacoustique, Thema (Omaggio a Joyce), Berio avait introduit l’ordinateur à l’Ircam (Institut de coordination acoustique/musique), créé à Paris par Pierre Boulez dont il a été l’un des tout premiers collaborateurs avec son ami informaticien Giuseppe di Giugno, inventeur de la série d’ordinateurs en temps réel qui aboutit à la fameuse « 4 X ». Il s’enorgueillissait pourtant de persister à écrire à la table, et de ne pas considérer les nouveaux outils uniquement comme des éléments susceptibles d’enrichir la palette sonore en « développant les possibilités des instruments acoustiques et de la voix ». La voix, justement, était l’un de ses modes d’expression privilégiés, « instrument naturel » dont il a pu étudier toutes les capacités avec sa première femme, Cathy Berberian, disparue en 1983, pour qui il composa tant d’œuvres admirables, dont les fameux Folk songs (1964), et qu’il a su exploiter dans l’infinité de sa palette, de l’onomatopée au bel canto, notamment dans des partitions écrites sur des textes de ses amis écrivains, tels Edoardo Sanguineti, Italo Calvino ou Umberto Ecco, dont l’ouvrage L’Œuvre ouverte a marqué son esthétique personnelle. « Je suis contre la notion d’œuvre objet fini, disait Berio. Une œuvre est un signal sur un parcours, comme une étape à Rome au cours d’un voyage de Paris à Pékin ». C’est sans doute ce besoin de « balises » qui le conduisait régulièrement à se retourner sur les musiques du passé, de Claudio Monteverdi – « qui réunit à lui seul l’histoire de l’Italie musicale », disait-il, et dont il révisa en 1966 Il combattimento de Tancredi e Clorinda – et Purcell, à Gustav Mahler (douze Lieder de Jeunesse en 1986-1987), Manuel de Falla (Sept chants populaires espagnols en 1978), Kurt Weill (trois Songs en 1967), en passant par Wolfgang Amadeus Mozart, Franz Schubert et Johannes Brahms qu’il réussit à s’approprier tout en se montrant respectueux de l’esprit de chacun. Ainsi dans la fameuse Sinfonia (1968), où il prend pour matériau de base les Symphonies n° 2 « Résurrection » et n° 7 de Mahler, Le Chevalier à la rose Richard Strauss et La Valse de Ravel, ou Rendering (1989) réalisé à partir des esquisses de la Symphonie n°10 de Schubert. Il avait également donné une nouvelle version de la scène finale de Turandot que Puccini avait laissée inachevée et qu’il avait substituée à celle de Franco Alfano Après avoir longtemps estimé qu’écrire un opéra était l’acte le plus réactionnaire qui soit, Berio avait fini par composer au début des années 1980 de grandes partitions scéniques, la troisième, Outis d’après Ulysse, créée à la Scala de Milan en 1996, a été donnée à Paris, Théâtre du Châtelet, en 1999. « On ne peut plus raconter d’histoire à l’Opéra, soutenait Berio, ce qui suscitait l’émotion de nos aînés. Mais, contrairement à ce que l’on pense généralement, l’opéra n’a pas contribué au développement musical italien, seulement à celui du théâtre, du « business ». Brecht, qui ne comprenait rien à la musique, a su percevoir que si l’on voulait éviter le grotesque d’une situation à l’opéra, comme un personnage qui meurt en chantant, il faut que le public chante avec lui. »

De ses cadet qui se réclamaient nombreux de lui, tout comme du Hongrois György Ligeti, son aîné de deux ans, toutes « écoles » confondues, y compris quelque pop stars américaines venues acquérir auprès de lui une « technique », Berio reconnaissait avoir énormément appris. « Egoïste par nature, c’était pour moi une façon d’apprendre, convenait-il. C’est pourquoi, parmi mes élèves, il se trouve des personnalités fort différentes. Je voulais connaître les jeunes, essayer d’entrer en leur esprit. Je les laissais vivre, imposant seulement une rigueur musicale, mais pas une poétique, me limitant à les aider à se développer en leur suggérant des parcours. »

Ces derniers mois, Luciano Berio avait cessé de composer, et avait annulé tous les concerts qu’il devait lui-même diriger. Il s’était concentré sur la direction de la Cité de la musique de Rome, dont il était devenu le « deus ex machina ». Parmi ses dernières actions, le départ provoqué de Myug-Whun Chung de la direction musicale de l’Orchestre de l’Accademia di Santa Cecilia, dont Berio était président et intendant et dont il avait choisi de confier les rênes à son jeune compatriote Antonio Pappano.

Parcours initiatique dans la création d’un artiste immuable

Parmi ses œuvres que tout mélomane se doit de connaître, et outre celles déjà citées, les quatorze Sequenze (1958-2002), séquences pour divers instruments solistes, et les sept Chemins (1965-1996) qui en sont dérivés, ses pièces de théâtre musical Passaggio (1962), Laborintus II (1965) et A-Ronne (1974-1975), ses opéras Opera (1969-1970/1977) créé à l’Opéra de Santa Fe en août 1970, La vera storia (1977-1978) créé à la Scala de Milan en mars 1982, Un re in ascolto (1979-1983) créé au Festival de Salzbourg en août 1984 et vu à l’Opéra de Paris en 1990 puis à l’Opéra de Genève en janvier 2002, et Cronaca del Luogo créé au Festival de Salzbourg en août 1999, Opus Number Zoo pour flûte, hautbois, clarinette, cor et basson (1951/1970), Quartetto (1956), Epifanie pour voix de femmes et orchestre (1959-1961), Circles pour voix de femmes, harpe et deux percussionnistes (1960), O King pour mezzo-soprano et cinq instrumentistes (1968), Bewegung pour orchestre (1971/1983), Cries of London (1973-1974/1975), Eindrücke pour orchestre (1974-1975), Coro pour quarante voix et instruments (1974-1976), Points on the curve to find…, pour piano et vingt-deux instruments (1974), Duetti pour deux violons (1979-1983), Voci pour alto et deux groupes instrumentaux (1984), Requies pour orchestre (1983-1985), Formazioni pour orchestre (1985-1986), Epiphanies pour voix de femmes et orchestre (1991-1992), Solo pour trombone et orchestre (1999-2000)…

Repères discographiques

Sequenze I-XIII, Solistes de l’Ensemble Intercontemporain (3 CD DGG) ; Rendering, London Symphony Orchestra, dir. L. Berio (1 CD BMG) ; 7 Lieder de jeunesse de Mahler, A. Schmidt, Radio-Sinfonie-Orchester Berlin, dir. C. Garben (BMG) ; Sinfonia, Formazioni, Folk songs, J. Van Nes, Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam, dir. Riccardo Chailly (1 CD Decca) ; Voci, A. Bennici, London Sinfonietta, dir. L. Berio (1 CD BMG) ; Un re in ascolto, T. Adam, H. Zednik, H. Lohner, P. Wise, K. Armstrong, S. Greenberg, R. Yachmi, T. Moser, G. Tichy, A. Muff, S. Molcho, G. Sima, A. Gonda, H. Wildhaber, G. Ionescu, S. Harrap, Orchestre Philarmonique de Vienne, dir. L. Maazel (2 CD Col legno ou 2 CD Sony) ; Coro, Chœur et Orchestre Symphonique de la Radio de Cologne, dir. L. Berio (1 CD DGG) ; Folk songs, Recital I for Cathy, C. Berberian, Juilliard Ensemble, dir. L. Berio (1 CD BMG) ; Cries of London, A-Ronne, Swingle II (1 CD Decca) ; Corale, Chemins II, Chemins VI, Ensemble Intercontemporain, dir. P. Boulez (1 CD Sony) ; Intégrale des Quatuors à cordes, Quatuor Arditti (1 CD Naïve)

Crédit photographique : © UE Archiv / Eric Marinitsch

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