Dimitri Chostakovitch par les Talich, la paix du tombeau

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Dimitri Chostakovitch : Quintette pour piano et cordes ; quatuor n°8. Le Quatuor Talich ; Yakov Kasman (piano). 1 CD Calliope 9320.

 

Dimitri Chostakovitch - La paix du tombeauJusqu’où ira le dans l’art de réinterpréter les ouvrages ? Dans la continuité de ses exploits passés (dont un disque mémorable consacré à Mendelssohn), les bouillants quartettistes récidivent avec un album Chostakovitch magistral, une lecture foudroyante de ces musiques sépulcrales. Le quintette pour cordes et piano s’avère une partition stupéfiante et ambiguë. Elle s’apparente à une méditation rêveuse, un arc lumineux posé sur un sol gangrené, quasi irradié. Comme si le compositeur, de nature extrêmement friable, entendait conjurer l’imminence d’un péril diffus : il traverse les aléas d’une époque tourmentée, dominée par la guerre et ses restrictions. Il passe sous les fourches caudines des autorités officielles qualifiant certaines créations du vocable infâmant de « formalistes » (concept esthétique obscur forgé par la censure communiste). D’où des séances « masochistes » d’autocritique, avec obligation de récrire les œuvres litigieuses, disparition des dissonances … dissidentes, retour à une sage tonalité …

En l’occurrence, Chostakovitch a construit une ligne mélodique étrangement éthérée, sans cesse sur le qui-vive, aux aguets. Talich s’ébroue dans ce lyrisme néoclassique ennuagé, faussement apaisé, avec énergie, et un sens sidérant de la poésie du désespoir. On ne chavire jamais dans l’ostentation virtuose, encore moins dans un pathos dégoulinant. Cohérence et limpidité dans leur jeu spumegiante, salutaire aération des nervures harmoniques sans laquelle cette partition romantique serait un buisson touffus, irrespirable. Presque une élégie bucolique, ouatée qui évoquerait subrepticement l’art d’un Delius assombri, celui d’Idyll.

Ce quintette (1940) devient kaléidoscope, mirage ou saisissante hallucination sonore. En authentiques passeurs, les Talich hypnotisent l’auditeur : celui-ci s’embarque pour un voyage fantasmagorique dans une quatrième dimension, un Au-delà hors d’atteinte – option parfaitement justifiée. Une brèche ouverte dans le continuum espace-temps. Le martèlement du piano écorche la fluidité du phrasé des cordes, tels d’enragés coups de griffe. Par ailleurs, se tissent délibérément des filiations inédites entre des mondes a priori éloignés. S’abolissent les repères temporels ; inversion de la chronologie musicale : que l’on écoute les ultimes partitions chambristes de Beethoven, elles portent en elles les fluorescences chostakoviennes à venir !

Le deuxième mouvement est quasiment un hommage à Bach, un prélude et une fugue monumentale drapée dans un austère contrepoint. Lequel s’égare du côté de Smetana, du quintette à cordes en mi bémol majeur de Dvorak (tiens, les Tchèques ont servi ce répertoire là !), voire le scintillement lunaire de la Nuit transfigurée de Schœnberg : c’est du minimalisme avant l’heure : musique lente, étale, presque immobile, jouant avec les interstices de silence : l’art d’immortaliser le malheur.

Si la menace semblait auparavant fantôme (fantômatique), latente, en revanche, l’angoisse, la peur panique sont omniprésentes dans le quatuor n° 8 (1960). Atmosphère instable, psychotique – proche curieusement de la musique du film de Hitchcock due à Hermann – état comateux. Il y règne une pestilence tangible : elle rôde et corrode comme de l’acide les moignons mélodiques qui habitent cette micro-symphonie eschatologique d’une seule coulée. La structure interne est originale en soi : suprématie des mouvements lents, entortillés autour d’un dolorisme morbide – trois Largo. Ils sont relayés par un Allegro molto, insolite scherzo empreint d’ironie féroce, avec un persiflage obsessionnel qui éclabousse le maillage instrumental et rebondit dans l’Allegretto suivant.

Le musicien russe, en nihiliste convaincu, dépeint sans concession, les ultimes soubresauts d’une civilisation déglinguée, en stade terminal, réduite à un monstrueux cloaque. On entendrait le ricanement de la mort, pour paraphraser Kostelnicka de Jenufa. La dernière séquence s’enracine dans Malher, développant brièvement un Lied sans parole, dans la mouvance des Chants du Compagnon Errant ; et la schizophrénie suicidaire de la neuvième ou l’adagio torturé de la dixième.

Passent des citations thématiques que Chostakovitch a importées de sa partition maîtresse, Lady Macbeth de Mzensk, ou appartenant à ses première et cinquième Symphonies. Un degré supplémentaire d’effroi est franchi : une plongée dans un décor futuriste et carcéral alla Berg. Ce pourrait être une cité totalitaire post-nucléarisée, en ruine, parsemée d’incinérateurs ; voire une déchetterie géante qui broierait les rescapés. Brazil, en somme ! Les archets soyeux et virulents à la fois crépitent, cravachent les tonalités erratiques, pour se lancer dans une traque prédatrice. Tout en distillant un lyrisme mortifère, que soutiennent les rythmes d’une sauvagerie implacable, l’ensemble pragois n’oublie jamais le dessein du musicien. En philosophe prophétique, il a édifié une œuvre liturgique, un psaume visionnaire destiné à absoudre l’humanité errante. Message humaniste qui éclatera dans le quinzième quatuor et la sonate pour alto et piano.

Au bilan, un événement discographique essentiel et une réussite de plus pour Calliope : les Talich ne manquent à leur réputation, surclassant les Borodine. Ici, on est happé dans un trou noir ; destination finale : désintégration totale. Fascinant saut au dessus de l’ombre !

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