Deux quintettes pour le Trio Wanderer

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Johann Nepomuk Hummel (1778-1837). Quintette en mi bémol mineur op. 87 ; Franz Schubert (1797-1828). Quintette en la majeur « La Truite » op. 114, D. 667. Trio Wanderer (Vincent Coq, piano ; Jean-Marc Philips-Varjabédian, violon ; Raphaël Pidoux, violoncelle). Christophe Gaugué, alto. Stéphane Logerot, contrebasse. 1 CD Harmonia Mundi. HMC 901792. 2003. 58’54’’.

 

Deux quintettes pour le Trio WandererAprès avoir enregistré une part non négligeable du répertoire des plus grands trios et osé quelques belles escapades du côté, notamment, du triple concerto de Ludwig van Beethoven, le poursuit son long cheminement en offrant deux quintettes menés de mains de maîtres et savamment disposés. Si ces œuvres n’ont pas la prétention de faire partie intégrante de ce que l’on appelle « le grand répertoire », ils valent assurément par leur instrumentation inhabituelle ainsi que par le lien historique très fort qui les unit et pourrait les rendre un jour inséparables. Mais en attendant le verdict implacable du temps, revenons sur quelques aspects formels et historiques.

Le Quintette en mi bémol mineur op. 87

Les quintettes de et de Schubert sont tous deux écrits pour une même formation, à savoir piano, violon, alto, violoncelle et contrebasse. Cette instrumentation est à mettre à l’actif du compositeur le plus en vue de l’époque. Il ne s’agit évidemment pas de Schubert, dont on connaît les difficultés à se mettre en valeur, mais certainement l’œuvre de Hummel. Pour preuve, ce compositeur et pianiste virtuose compose son Quintette en mi bémol mineur en 1802 et son rayonnement d’artiste et de compositeur le place, à travers toute l’Europe, dans une aura propre à influencer la mode musicale de l’époque.

Considéré comme le chef-d’œuvre de musique de chambre du compositeur autrichien, le Quintette en mi bémol, de courte durée (dix-neuf minutes), conjugue les talents du compositeur et du pianiste. D’ailleurs, l’ensemble de l’œuvre semble avoir été composé comme un concerto pour piano d’influence particulièrement mozartienne. Dans le premier mouvement, Allegro e risouluto assai, de forme sonate, le piano expose le thème, ample et rieur, tout en impulsant un rythme résolument généreux. Violon, alto, violoncelle et contrebasse interviennent comme un orchestre et répondent chacun leur tour à un piano irrésistiblement disert et créateur. Le deuxième mouvement est écrit dans le même souci d’offrir une place prépondérante à un piano omniprésent mais bien moins inspiré. Le bref troisième morceau, dévoile des allures graves et intimistes. Il montre un Hummel bien plus contemporain de Beethoven. Dans le finale, Allegro agitato, piano et violon s’expriment dans une joyeuse danse remplie d’allégresse mais aussi vigoureuse et rondement menée.

Le Quintette en la majeur « La Truite » op. 114, D. 667

Le Quintette « La Truite » a été commandé à Schubert lors de son séjour à Steyr en juillet 1819 par Sylvestre Paumgartner, directeur des Mines et musicien ayant une grande affinité avec la pratique du violoncelle. Le Violoncelliste, également hôte de Vogl, avait été enthousiasmé par le charmant petit lied « La Truite » écrit par Schubert deux ans auparavant et désirait profiter du passage du compositeur viennois en sa maison, pour obtenir de lui un quintette dans l’esprit de ce lied mais aussi dans l’instrumentation particulièrement à la mode de l’époque. L’hommage à La Truite est exposé dans le quatrième mouvement, Andantino Allegretto. Pour la première fois, Schubert écrit des variations instrumentales sur un thème issu de l’un de ses lieder. Sans doute s’appuie-t-il sur le travail réalisé par Haydn dans ses variations sur God save the King, deuxième mouvement de son Quatuor op. 76 n° 3 Hob. III/77 dit « L’Empereur » qu’il a maintes fois eu l’occasion d’entendre. C’est aussi la première fois qu’il associe, dans l’une de ses compositions, le piano et une formation d’instruments à cordes. Schubert réduit l’emploi du piano au simple rôle d’accompagnement des cordes dans un esprit de dialogue musical inspiré des œuvres pour piano à quatre mains qu’il travaille en parallèle. Le compositeur est pianiste, mais point virtuose, il n’a jamais, par exemple, écrit de concertos pour piano. De ce fait, le dialogue entre cordes et clavier est assez peu évolué et ne permet guère au pianiste à se mettre en valeur, si ce n’est dans la troisième variation du quatrième mouvement où il exulte enfin. La formation employée —violon, alto, violoncelle, contrebasse— incite à penser que le compositeur voulait redonner vie à la forme italienne da camera avec basse continue. La contrebasse est volontairement cantonnée dans un emploi de soutien harmonique afin de renforcer le rôle mélodique du violoncelle tenu alors par Paumgartner. On peut dire que l’œuvre est composée dans le but évident de satisfaire son commanditaire qui se plaira à l’interpréter en sa demeure au cours des réunions de son petit cercle musical. Si la structure en cinq mouvements de l’œuvre lui donne l’allure d’un divertimento et que l’on peut aisément qualifier ce quintette d’œuvre simplement plaisante ou mondaine, l’on sait qu’il n’était pas question pour Schubert d’utiliser cette composition pour montrer l’étendue réelle de son talent. Il s’agissait pour lui d’une récréation, d’un moment joyeux, d’un acte de camaraderie qui trouverait son exaltation dans la reconnaissance d’une interprétation réussie et dans les yeux pétillants et rieurs des artistes communiant dans leur amour pour la musique. D’ailleurs, bien que sa nature simple et gaie puisse enchanter l’auditoire, le quintette ne sera jamais joué en public du vivant du compositeur et il est aisé de penser que Schubert lui-même n’a jamais eu l’envie ou plus simplement l’idée de l’inclure dans un programme de concert. L’œuvre ne sera d’ailleurs publiée qu’en 1829, un an après la mort du compositeur et sous le numéro d’opus 114.

La reconnaissance mutuelle

Il aura fallu un Beethoven très affaibli par la maladie pour que les deux hommes se rencontrent à son chevet. Cette rencontre sera l’occasion pour Schubert d’inviter Hummel à l’écouter, un soir chez Mme von Laszny, dans l’accompagnement de quelques lieder de sa composition et interprétés par Vogl. On raconte que Hummel aurait pleuré en entendant l’Enfant aveugle D. 833 et qu’il aurait eu l’idée de l’improviser au piano devant son créateur, lui rendant du même coup un hommage inoubliable. Hummel deviendra, après Beethoven, une idole à laquelle le Schwammerl dédiera plus tard des créations majeures comme son Quintette en ut et ses trois dernières Sonates pour piano.

Une formation inspirée et généreuse

Une fois encore, le réalise une prestation remarquable et montre ses capacités à restituer une ambiance. Cette fois, l’atmosphère des bœufs exhale ses doux parfums d’amitié et de fête à travers, comme de coutume, un jeu sérieux et précis reposant sur une technique presque sans faille. Que ce soit l’amour du « grand son », si important pour Jean-Marc Philips-Varjabédian, le phrasé exceptionnel de ou la technique pianistique de , la cohérence est là, s’établit dans l’amitié et respire à travers une interprétation enlevée et souriante. L’adjonction de deux solistes, Christophe Gaugué, à l’alto, et , à la contrebasse, est une réussite quasi parfaite. L’harmonie est au rendez-vous et il aura sans doute fallu aux cinq hommes une grande complicité pour atteindre cette si belle unité de style, de phrasé et d’expression. Voilà donc un disque qui s’impose d’emblée comme une réussite discographique et qui ne manquera pas d’aiguiser l’appétit des amateurs de belles interprétations et de divines schubertiades. En plaçant, sur un même enregistrement, les quintettes avec piano de Hummel et de Schubert, le Trio Wanderer nous montre aussi ses capacités à concevoir un programme cohérent à forte valeur historique ajoutée.

Références

1Guide de la Musique de Chambre, sous la direction de François-René Tranchefort. Fayard, les indispensables de la musique, 2000.

2Schubert portrait d’un musicien. Alfred Einstein. Traduit de l’allemand par Jacques Delalande. Gallimard, 1997.

3. Brigitte Massin. Fayard, les indispensables de la musique. Réédition, 1997.

4Dictionnaire biographique des musiciens. Theodor Baker / Nicolas Slonimsky. Traduit de l’américain par Marie-Stella Pâris. Robert Laffont, Bouquins, 1995.

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