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Kennst du das Land ? Ou l’art de connaître sa Maison …

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Kennst du das Land ? Franz Schubert (1797-1828). Fantaise en do mineur, D2 E (1811). Suleika, op. 14 (1819). Sulaikas zweiter Gesang, op. 31 (1822). Menuet en La Majeur D334 (1815). Ellens erster Gesang, op. 52 (1825). Ellens zweiter Gesang, op. 52 n°2 (1825). Ellens dritter Gesang (Hymne an die Jungfrau), op. 52 n°6 (1825). Adagio en Sol Majeur D178 (1815). Gretchen am Spinnrade, op. 2 (1814). Menuet en la mineur, D277 A (1815). Mignon’s Gesang (1815). Lied der Mignon, op. 62 n°2. Lied der Mignon, op. 62 n°4. Lied der Mignon, op. 62 n°3. Johannette Zomer, soprano. Arthur Schoonderwoerd, pianoforte. 1 CD Alpha. Alpha 044. 64’58’’. 2003.

 

Kennst du das Land ? Ou l’art de connaître sa Maison …La valeur du label Alpha ne réside pas seulement dans sa capacité à fournir des enregistrements de qualité, mais aussi à s’intéresser de près aux différents sujets qu’il traite. Combien de fois pourtant n’avons-nous pas entendu ces œuvres du Wanderer ici proposées, interprétées par les plus grands artistes schubertiens ? Les écouter une fois de plus, même de la bouche d’une très convaincante ou d’un très sérieux Arthur Schoonderwoerd, pourrait nous inviter au dédain où à l’indifférence la plus logique. Ce n’est cependant et certainement pas le cas ici ; car l’objectif n’est pas — pour notre éditeur — la promotion d’un n-ième artiste à succès devant remplir les bacs de plus en plus stériles des grands distributeurs.

Dans cette production, les différents acteurs — du maquettiste aux artistes en passant par les auteurs du livret — ont voulu imposer une savante unité culturelle en reliant subtilement peinture, poésie et musique. Ils replacent l’œuvre de Schubert dans une époque que parcourt alors un certain romantisme, pouvant trouver sa signification dans les couleurs et lumières évocatrices d’un tableau de Caspar David Friedrich (1774-1880). Ce « Lever de lune en mer » invite aux tourments de l’âme dans lequel le XIXe siècle musical naissant commence à peine à s’immiscer, avec notamment Beethoven puis Schubert. Ce dernier qui possède à lui seul « l’étincelle divine » est ici à l’honneur dans des œuvres composées entre l’adolescence et la « maturité » — ce Schubert éternel amoureux mais en éternel et suave conflit avec les femmes.

L’imbrication culturelle ne s’arrête pas là. Il s’agit aussi de nous donner le ton car Arthur Schoonderwoerd joue en effet sur un pianoforte de 1800 ! Commence alors une expérience troublante : il ne faut pas se le cacher, le son de ce pianoforte est exceptionnel. Par quel art l’accordeur Joël Jobé réussit-il cet exploit de nous transmettre ainsi toute la pureté et l’intégrité de cet instrument vieux de plus de deux siècles ? Le moins que nous puissions dire c’est que le résultat est là ! Et le pianiste sait en tirer allègrement profit. Ce dernier distille une Fantaisie en do mineur (très rarement enregistrée), écrite à seulement quatorze ans par son compositeur, d’une beauté fascinante et saisissante. Le son, pur et véritable, donne une dimension inédite à cette œuvre de jeunesse. Et c’est bien là le piège avec Schubert, car son œuvre a d’un bout à l’autre cette double apparence. Celle du Doppelganger, vivant ou mort ? Ou bien celle de la neige d’un Voyage d’Hiver ; tantôt blanche et joyeuse, tantôt obscure et froide ? Schoonderwoerd choisit de donner de l’éclat ; son jeu fait de délicatesse et de régularité impose un visage noble et profond à cette petite pièce mais sans la dégrader, sans la compromettre… jamais. L’instrument l’y aide de façon noble en évoquant un passé instrumental qui mérite vraiment le détour.

Puis, c’est au tour de la soprano de nous interpréter quelques lieder sur le thème de l’amour et des femmes : thèmes adulés par l’auteur, que ce soit dans les Chants d’Hélène ou Marguerite au Rouet. Schubert compose sur la revendication féminine, ses aspirations à une vie meilleure, que Stendhal, Flaubert et autres grands écrivains français traiteront. La Néerlandaise est issue de l’école baroque et s’exprime ici dans un répertoire romantique intransigeant. Commence alors un récital purement délicieux. L’artiste est complètement investie et atteint un niveau d’interprétation rare. Elle donne facilement la réplique à un pianoforte accordé à moins de 440Hz. Il est clair que son apprentissage dans le monde baroque lui a ouvert des perspectives originales. Celles d’une révolution, d’un piano et d’un romantisme naissants qu’elle réussit à évoquer avec grâce et volupté ; mais aussi avec un sérieux respect et une sereine facilité.

Ce disque Alpha est absolument indispensable à tout schubertien qui se respecte ! Et plus encore, à tous ceux que la Musique nimbe de beauté et de grâce.

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