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Compiègne. Théâtre Impérial. 15-II-2004. Stavros Xarhakos : Le Visiteur. Armand Arapian, Philippe le Chevalier, Jean-Pierre Descheix , mise en scène : Pierre Jourdan, Orchestre français Albéric Magnard, Jean-Luc Tingaud (direction musicale).

compiegne_theatre_imperial-300x412« Le Visiteur » de Stavros Xarhakos

Le Théâtre Impérial de Compiègne pratique judicieusement le mélange des genres, fort d’une ambitieuse politique culturelle locale. Entre le diptyque Poulenc/Chabrier d’octobre dernier et la rarissime Dinorah de Meyerbeer (fin mars), il reprend le Visiteur de Stavros Xarhakos créé in loco le 15 octobre 2000. Il s’agit d’un opéra de chambre aux allures de thriller – ou de polar fantastico-métaphysique : un immense duo, échange fascinant entre le Docteur Freud et un mystérieux étranger, un soir de 1938 alors que la fille du célèbre psychanalyste est emmenée au siège de la Gestapo à des fins d’interrogatoire. Vienne est la cité de la peur, la mise en scène de rappelle le climat oppressant, claustré du film de Woody Allen, Ombre et Brouillard. Entre cauchemar et réalité. Tout suinte l’angoisse, celle d’être arrêté à tout moment par l’arrivée impromptue d’un agent de la police d’état. Dans la rue, on entend parfois les bruits de bottes martelant le pavé. Le décor est impressionnant : un imposante bibliothèque à l’intérieur d’un salon cossu autrichien ; en fond de scène, un gigantesque amoncellement de livres, en référence aux autodafés de 1933, symbolisant la défaite de la pensée.

L’ouvrage du musicien grec s’appuie sur un texte d’Éric-Emmanuel Schmitt. L’opéra est bâti telle une sinueuse conversation « psychanalytique » en musique. S’engage un troublant ping-pong intellectuel entre le Docteur Freud et son énigmatique hôte. Loin d’être un fou dangereux évadé de quelque asile – voire un espion nazi infiltré -, on comprend, au fil des brillantes joutes oratoires que ce Visiteur est … Dieu en personne. Sceptique, irrité et désorienté, le psychanalyste parvient à déstabiliser à son tour cet intrus, lui reprochant notamment sa passivité coupable envers la pitoyable condition humaine : synonyme de massacres, de destruction, de chaos. Le drame évoque une nouvelle de Stefan Zweig, Rachel contre Dieu, violente diatribe où le Créateur en prend de même pour son grade ! Pour original qu’il soit, l’opéra (une heure cinquante) aurait gagné à être davantage resserré. Quelques longueurs nuisent à son impact immédiat, et l’on s’embourbe dans une rhétorique creuse et amphigourique : la cohérence dramaturgique s’en ressent.

Quant à la musique proprement dite, force est de reconnaître, en dépit d’une séduction évidente et d’un vif sens mélodique (lequel épouse la musique des mots de la pièce éponyme), une certaine neutralité : elle est néo-classique, peu révolutionnaire… voire monotone, un brin répétitive : du post-Strauss lorgnant vers un Poulenc peu inspiré. Par comparaison, les partitions respectives de son aîné Nikos Skalkottas (1904-1949), élève de Schoenberg, ou de Thanos Mikroutsikos (né en 1947 : Le Retour d’Hèlène) accusent un langage radicalement plus visionnaire. Par bonheur, les interprètes d’exceptions transcendent le propos, balayant ces menues réserves. En effet, les deux barytons, authentiques acteurs-chanteurs, sont étonnants. d’abord : toujours prompt, on le sait, à sillonner des sentiers de traverse. Outre le récent Polyphème de Jean Cras (Timpani), Toulouse par exemple se souvient, après sa prestation récente dans le Balcon, d’un Rivière anthologique (Vol de Nuit de Dallapiccola) : retors et impitoyable. Ici, il devient vulnérable, pathétique. Contours mordorés, aristocratiques, émission percutante ; en sus d’un sens d’une déclamation qui rend constamment intelligible le texte. Séduisant en diable, le Visiteur de Philippe le Chevalier : timbre sombre, cuivré et racé. Les deux artistes passent admirablement du « Sprechstimme » au lyrisme exalté. Un DVD devrait prochainement voir le jour.

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Compiègne. Théâtre Impérial. 15-II-2004. Stavros Xarhakos : Le Visiteur. Armand Arapian, Philippe le Chevalier, Jean-Pierre Descheix , mise en scène : Pierre Jourdan, Orchestre français Albéric Magnard, Jean-Luc Tingaud (direction musicale).

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