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Marie-Nicole Lemieux interprète Brahms

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Johannes Brahms (1833-1897) : Lieder. Marie-Nicole Lemieux, contralto ; Michael McMahon, piano ; Nicolo Eugelmi, alto. 1 CD Analekta AN 2 9906.

 

analekta_lemieux_brahms-160x160Nous la reconnaissons à sa tessiture rare de contralto, l’un des plus beaux du siècle naissant. Son chant inaugure son propre mode car il est singularité absolue. On ne produit pas la beauté en série. Sa voix est unique et provient de la terre, elle en conserve l’odeur du terreau, elle est le fruit d’une culture, elle est la contingence des lois de la nature. Une voix du Nord et des grands espaces. Tout est démesure dans ce pays de glace où la nature est immense et fière. Une voix en harmonie dans son environnement.

Voix capiteuse et corsée, aussi à l’aise dans Haendel, Vivaldi ou Berlioz et Wagner, elle dévoile dans l’intimité des lieder de Brahms, la sérénité et la tristesse, l’émotion et la retenue, l’intériorité et le passionnel, le chaud et le froid de son art. Le piano de Michael McMahon et l’alto de Nicolo Eugelmi dans Zwei Gesänge opus 91, équilibrent et forment un entrelacs de lignes sinueuses. Il y a sans doute des rencontres inscrites sur la table du destin.

Dans les lieder de Brahms, il y a toujours cette donnée très romantique des temps révolus, le regret d’être venu au monde trop tard. Confidence, pudeur, innocence mysticisme, tout se lie en une mystérieuse alliance avec les beautés du terroir. N’est-ce pas la racine du lied nordique ? Ces pages sont comme la vie, triste ou sombre, parfois gaie et fraîche comme dans Tambourliedchen (Chansonnette du joueur de tambour), troublante aussi, comme ce long monologue d’une double plainte dans les Neun Gesänge (Neuf Chants), jamais banale, avec les thèmes de prédilection des romantiques : solitude, nature, amour malheureux, cette appétence à la mort nimbée de quelques lueurs apaisantes. aborde ce florilège brahmsien avec sobriété et passion. Mais surtout avec sincérité. Elle partage avec le compositeur, le même univers.

Une ombre se dessine dès le premier cycle présenté au disque, les Sechs Lieder opus 86 (Six Chants), et établit une certaine atmosphère qui perdurera jusqu’à la toute fin. Clara Schumann hante ce « jeune garçon imberbe » qui la regarde et n’aspire qu’au repos dans le rêve ou dans la mort. La vision pessimiste des choses persistera tout au long du cycle et au-delà, pour se refermer sur le tombeau de Clara avec les Vier ernste Gesänge opus 121 (Quatre Chants sérieux) écrits en 1896. Brahms la suivra dans la mort un an plus tard. Ces Six lieder pour voix grave, peut-être les plus inspirés du répertoire romantique, conviennent particulièrement bien à . Concis, intense, ils sont d’une perfection absolue. Feldeinsamkeit (Solitude champêtre) est une poignante méditation qui nous ramène à la nature. Versunken (Englouti) est d’un romantisme exacerbé et Todessehnen (Aspiration à la mort) nous ramène le lourd passé d’un amour inavoué, le cœur torturé, déchiré. C’est une prière, une « aspiration à la mort », un temps suspendu comme l’attente de l’éternité. C’est une admirable mélodie qui anticipe sur les Chants sérieux. « Ah ! qui délivrera mon âme du lourd fardeau secret Qui, plus je le cache, Plus il m’accable ? »

Dans Neun Gesänge opus 69 (Neuf Chants), c’est la plainte d’un amour secret, rêvé, bientôt rejoint par la réalité d’une union non désirée. Des Liebsten Schwur (Le Serment du bien-aimé) est plus léger et semble un sourire, suivi par la Chansonnette du joueur de tambour, déjà évoquée. Nous retiendrons Vorn Strande (Depuis le rivage) et les plaintes de la femme abandonnée. Dans Mädchenfluch (Malédiction de jeune fille) une ballade dramatique où la haine est si intimement liée à l’amour qu’on se demande qui de la malédiction, est le bourreau ou la victime. « Puisse le Dieu du ciel Faire qu’il se pende – Se pende à un méchant arbuste, À mon cou tout blanc ! Faire qu’il soit tenu emprisonné – Tenu emprisonné dans un cachot souterrain, Contre ma blanche poitrine ! Faire qu’il porte des chaînes – des chaînes le serrant fermement, Les chaînes de mes bras blancs ! Faire que les eaux l’enlèvent – Que les eaux vives l’enlèvent Et me l’amènent ici, chez moi ! » C’est avant tout cette charge croissante animée par la voix qui semble pulvériser les césures strophiques. Le piano de McMahon toujours à l’écoute, relève l’intensité de ces pages.

Voici le sublime brahmsien : Zwei Gesänge opus 91 (Deux Chants) pour contralto, alto et piano. Gestillte Sehnsucht (Nostalgie apaisée) est une des plus belles inspirations du compositeur avec son ineffable prélude instrumental. Mélodie raffinée où l’alto chante et se love à la voix de contralto. Un pur enchantement. L’accompagnement pianistique de Michael McMahon est d’un raffinement sonore, équilibré, créant une atmosphère avec les arabesques des « deux voix ». Tout est si finement agencé, tant pour les registres que dans la gestion du souffle, que ce cycle pourrait bien apporter un éclairage nouveau. Enfin Geistliches (Berceuse sacrée) est un autre fascinant lied où les voix, celle du contralto et celle de l’alto de Nicolo Eugelmi s’entrelacent. De tous les lieder de Brahms, l’interprétation des trois artistes en parfaite osmose, atteint ici un sommet. Une oasis sonore dans le paradis perdu de Brahms.

Enfin, le recueil ultime, le cycle de lieder spirituel ayant pour texte la Bible de Luther. Un autre sommet brahmsien : Vier ernste Gesänge opus 121 (Quatre Chants sérieux). Œuvre testamentaire, nous retiendrons la puissance spirituelle, le mysticisme allié à l’humilité la plus absolue. Il s’agit de quatre méditations. Du pessimisme le plus amer à la résignation et à la paix. Il faut écouter la dense texture pianistique et la conscience stylistique exemplaire de Marie-Nicole Lemieux où toutes les braises du Romantisme se muent en éclat mystique. Car en ce monde « tout est vanité ». « Tout a été fait de poussière, Et tout retourne à la poussière ». Et les dernières paroles où se referme le cycle, nous ramènent à l’essentiel, « Mais la plus grande de ces choses, c’est l’amour ». Nous retrouvons le spectre de Clara Schumann, inspiratrice de deux musiciens romantiques, à qui Brahms voua une « amitié » passionnée.

Que nous apporte ce nouveau Brahms ? Il est voué à l’essentiel, à la nécessité de chanter la vie vécue secrètement. Loin de l’actualité exténuée des malheurs sans cesse renouvelés, des bruits du monde et des catastrophes programmées par la main meurtrière de l’homme. « Qui me prendra les mains quelquefois dans les siennes Et me chuchotera d’immaculés conseils, Avec le charme ailé des voix musiciennes ». (Émile Nelligan, in Rêve d’artiste). Une oasis enchantée en compagnie de Marie-Nicole Lemieux.

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