Christian Chorier et le Théâtre de Poissy

Christian Chorier - Photo (c) DR

Actuel directeur artistique du théâtre de Poissy, se partage entre Annecy et Paris. Ancien directeur du festival international de musique et d’art lyrique de Montreux, défricheur de talents et de personnalités artistiques, il souhaiterait redéfinir la notion de spectacle vivant selon les rapports d’intimité entre public et artistes. Il a découvert sur le tard le baroque et depuis quinze ans, lui voue une passion fervente à tel point qu’il a fait de Poissy, « le temple du baroque » en Ile-de-France où sont présentés les productions incontournables et les interprètes les plus marquants : Harnoncourt, Christie, Jacobs, Minkovski, Norrington, Bolton… Autant de pointures qui marquent le travail accompli et salue la ténacité du directeur, plus exigeant et novateur que jamais. Mais ses champs d’action ne se limitent pas qu’aux baroqueux : il aime tout autant la chanson française (Jeanne Moreau, Juliette Gréco, Barbara, Boris Vian, Renaud et Alain Souchon) et rêve déjà d’un Wagner « dépoussiéré ». Alexandre Pham a rencontré pour Resmusica. com, à Paris en février 2005 et au lendemain d’une triomphale « Passion selon Saint-Mathieu » de Bach, donnée dans la configuration souhaitée par le maître de Leipzig, sous la baguette de Sir Roger Norrington.

« j’entends me battre pour une écologie de la musique. »

ResMusica : Tout d’abord, pour mieux évoquer l’avenir, parlons du passé, en particulier de ce que vous avez réalisé à Poissy. De quoi êtes-vous le plus fier ?

 : D’avoir fidélisé un public qui depuis treize années me témoigne sa confiance. A Poissy le public s’abonne volontiers sans connaître les œuvres que j’ai choisies, lesquelles sont souvent rares ou méconnues. En ce sens, je tiens Jean Vilar pour un modèle : il a su, le premier, susciter l’adhésion du public du TNP, convaincu par ses choix artistiques. Parmi les moments, -hors normes-, vécus à Poissy, je me dois de citer notamment Giulio Cesare de Händel et Orfeo ed Euridice de Gluck, , sous la direction de René Jacobs, ainsi que Ariodante de Händel, sous la direction de Marc Minkowski, avec la mezzo-soprano Anne Sophie Von Otter en état de grâce : ce soir-là, j’ai vu, de mes propres yeux, une salle entière être émue aux larmes… sans doute, l’un des moments les plus magiques de toute ma carrière. Depuis 13 ans, Poissy a conquis un public exigeant, attirant également les mélomanes les plus avertis de la Capitale. Notre théâtre peut désormais se targuer d’être au niveau des salles parisiennes les plus prestigieuses, comme l’a déclaré Christian Merlin dans son article du Figaro paru le 13/09/2002. Il est vrai que la salle de Poissy bénéficie d’une acoustique exceptionnelle, quasi unique en France. Elle possède en effet une légère réverbération naturelle qui confère à tous nos concerts un relief saisissant (1).

RM : A ce propos, vous avez mené une politique très active d’enregistrements discographiques, dans le lieu. Qu’en est-il aujourd’hui ?

CC : Depuis que j’en suis le directeur artistique, Poissy a suscité cent cinquante enregistrements avec tous les labels Harmonia Mundi, Deutsche Grammophon, Astrée hier, Naïve aujourd’hui… Les projets ne manquent pas et les réalisations à venir sont nombreuses : après le récital Händel et Mozart de Sandrine Piau, accompagnée respectivement par les Talens Lyriques et le Freiburger Barockorchester, chez Naïve, un prochain titre avec la chambre philharmonique, dirigée par Emmanuel Krivine devrait bientôt sortir.

RM : Que faîtes-vous pour entretenir l’aura et l’image de Poissy ?

CC : En étant particulièrement exigeant et méticuleux sur la qualité des productions présentées. Je prends soin de composer des programmes exclusifs et inédits, qui ne seront donnés qu’à Poissy pour la France voire dans une autre salle française mais en province. Je compte d’ailleurs développer plusieurs partenariats avec de grandes scènes étrangères et certains festivals internationaux prestigieux. Le concert de la Passion selon Saint-Matthieu qui a eu lieu dernièrement, était présenté en exclusivité nationale à Poissy. Le public ne s’y est pas trompé, qui a ovationné les interprètes et le chef, Sir Roger Norrington (un chef que l’on ne voit quasiment, en France qu’à Poissy !). Interpréter Bach selon le dispositif souhaité par le compositeur : double chœur placé devant l’orchestre. Pour la prochaine saison, j’invite des formations encore peu connues en France : La Cetra de Bâle par exemple. Je travaille aussi à un projet avec un nouvel ensemble fondé par le violon-leader du Concerto Köln. Enfin, je poursuis plusieurs recherches avec le jeune chef italien, très prometteur, Attilio Cremonesi. Un nom à retenir !

RM : Il semble que vous soyez particulièrement sensible à l’opéra …

CC : Je me suis passionné pour la voix dès l’âge de treize ans, après avoir étudié le violon, le violoncelle, la contrebasse et la flûte – j’ai pris aussi des cours des chant pendant quatre années. J’ai eu la chance de réaliser des mises en scène lyriques en France et à l’étranger (à Rome, à Florence, entre autres…). Orphée et Eurydice de Gluck, m’aura accompagné tout au long de ma carrière. Effet du hasard ou du destin ? Nous aurons enregistré à Poissy, toutes les versions de cet opéra. Celle de Paris pour ténor avec Richard Croft, celle de Vienne avec Ewa Podles… j’aime énormément travailler avec les chanteurs, les aider à mieux s’imprégner des textes et des aspects dramaturgiques d’une œuvre, leur faire découvrir certaines richesses cachées peu exploitées. Pour le cycle des Nuits d’été de Berlioz (que j’ai chanté autrefois), j’ai fait travailler des cantatrices notamment sur le plan de l’articulation, essentielle pour la prosodie française-, mais aussi en abordant avec elles l’aspect mystérieux de l’interprétation. Le seul moyen, à mon avis, de susciter des émotions vraies et de rester le plus fidèle possible à l’esprit du compositeur.

RM : A propos des voix actuelles, quelles chanteuses ont toutes les grâces à vos yeux ?

CC : J’aime beaucoup la très jeune Nuria Rial qui d’ailleurs chantera prochainement à Poissy, le Stabat Mater de Pergolesi. Je citerai aussi deux mezzos (j’adore les voix graves), aujourd’hui très médiatisées mais qui ont chanté, pratiquement à leurs débuts dans le cadre du Festival de Montreux, dont j’assurais à l’époque la direction générale et la programmation musicale : Magdalena Kozena et Vesselina Kasarova. Elles possèdent toutes deux une musicalité sans faille, un goût très sûr et un don de soi qui n’appartiennent qu’aux plus grands. Leurs interprétations, outre l’aspect technique parfaitement maîtrisé, sont à la fois viscérales et cérébrales. Elles chantent, comme on le dit familièrement, « avec leurs tripes ». Je pense aussi à une autre personnalité unanimement célébrée sur les scènes actuelles : Anna-Caterina Antonacci. Je me souviens que je l’avais invitée à Clermont-Ferrand, il y a plusieurs années, avec un ensemble presque inconnu, Il Giardino Armonico ! Anna-Caterina a, par la suite, chanté à Montreux, les trois rôles du Combat de Tancrède et Clorinde de Monteverdi. Une performance unique, sous la conduite affectueuse d’Ivor Bolton. Dans le cas de cette belle artiste, dans tous les sens du terme, j’apprécie son tempérament dramatique. Elle est actuellement, l’unique tragédienne de la scène lyrique… (2). Je n’avais pas retrouvé cela depuis Maria Callas. Je m’intéresse aussi à la jeune carrière d’Elena de la Merced qui possède l’une des plus belles voix actuelles. Un autre nom à retenir !

RM : Revenons à votre carrière en tant que « professionnel de la musique ». Quelles seraient vos envies aujourd’hui ?

CC : Un retour aux sources, ou plus exactement à retour à « l’intime », je veux dire par-là : privilégier surtout la relation humaine, celle qui nous rapproche des spectateurs, celle qui relie, comme un cordon ombilical, l’artiste et le public. J’ai, jusqu’à présent, essentiellement dirigé de grands vaisseaux : Montreux était une cathédrale (avec son auditorium de 2500 places !), Clermont-Ferrand et sa Maison de la Culture (1400 places), Poissy et son théâtre (1000 places). Je me sens bien à Poissy, où j’apprécie l’ouverture d’esprit du public qui me confère une grande liberté, mais j’avoue que j’aimerais aussi me tourner parallèlement vers des salles d’une capacité plus réduite. Je crois, de plus en plus, à ce contact de proximité, indispensable au spectacle vivant. L’Art doit rester à l’échelle de l’humain. J’ai toujours veillé, et je veille encore à Poissy, à accompagner le public chaque soir : je suis présent avant, pendant, après le spectacle. A Montreux, nous avons pu vivre la magie de cette relation au château de Chillon, sur le lac Léman. Pendant six années, dans la petite salle de 400 places, nous y avons donné des concerts inoubliables rendus possibles grâce au volume intimiste du lieu. Je rêve d’une salle écrin, d’un lieu qui me permettrait de programmer une saison où toutes les disciplines artistiques pourraient se rencontrer et dialoguer. Je songe, par exemple, au spectacle Clair-Obscur, créé à Poissy en octobre 2004 avec le concours de la plus célèbre danseuse et chorégraphe chinoise, Miss Jin Xing. La chorégraphie se mêlait à l’accordéon de Pascal Contet et au violoncelle d’Ophélie Gaillard. Cette production plurielle, littéralement exceptionnelle, à la croisée de plusieurs formes artistiques, alliait musique contemporaine et « standards » classiques dont Bach. Elle reste l’un des temps forts de notre saison 2004. Je suis d’autant plus fier de cette réalisation que les habitués du théâtre se sont laissés guider dans la découverte de ce spectacle, totalement nouveau pour eux.

RM : Et demain, quels projets ?

CC : Je m’appuie évidemment sur les défis que nous avons gagnés. Il y a treize ans, lorsque j’ai pris la direction artistique du théâtre de Poissy, programmer du baroque sur instruments anciens, était plutôt risqué, voire suicidaire, aux dires de certains. Il n’y avait alors que le Centre de musique baroque de Versailles pour offrir un tel choix, limité selon sa vocation, à la seule musique française. A Poissy, j’ai souhaité dès le départ, offrir un panorama de la musique baroque au niveau européen : présence des compositeurs et des interprètes allemands, italiens, anglo-saxons… Il y eut l’immédiate reconnaissance de Gilles Macassar, journaliste à Télérama, qui écrivit alors : « quelle salle parisienne peut faire mieux ? ». Son article fut un accélérateur extraordinaire, et, après Gilles Macassar, tous les médias français ont salué et suivi les saisons présentées à Poissy. Aujourd’hui, la perception du baroque a changé du tout au tout : à tel point qu’aucun lieu de spectacle vivant ne songerait à omettre, dans sa programmation, un volet de musique ancienne. La pratique des instruments anciens apporte ses bénéfices à des répertoires dont on pensait tout connaître. Avec Sir Roger Norrington, nous avons le projet d’un cycle d’opéras de Wagner avec un orchestre très allégé. Un effectif beaucoup moins imposant que celui auquel nous sommes habitués, où le rapport aux voix serait d’une toute autre nature. Pouvons-nous réellement parler de chant dans le cas des opéras de Wagner aujourd’hui ? Retrouver en quelque sorte, l’intimisme de Wagner, examiner les partitions au microscope, épurer pour ne garder que l’essentiel… quel challenge ! Mais ce projet nécessite des fonds et nous recherchons des mécènes pour le réaliser. J’entends me battre pour une « écologie » des arts en général et de la musique en particulier. Comme on cherche à préserver la qualité de l’air et la pureté de l’eau, il est vital de protéger avec le même soin et la même exigence, toutes les composantes du spectacle vivant. En art comme en amour, il faut savoir donner pour recevoir. L’Art n’est-il pas le seul moyen de communiquer dans le partage ? Il faut être honnête et humble devant l’ampleur de la tâche à mener. Il est primordial de respecter les créateurs, les interprètes mais aussi le public, sans lequel rien ne serait possible – ce public sans lequel nous ne serions rien.

(1) Les concerts de l’Ariodante de Händel donnés au théâtre de Poissy sont l’objet d’un enregistrement chez Archiv. Lire aussi « l’île déserte » de Christian Chorier.

(2) Lire la critique des Troyens de Berlioz, DVD paru chez Opus Arte, où Anna-Caterina Antonacci tient le haut de l’affiche.

René Jacobs - Photo (c) Mairie de Poissy

5 dates clés de la carrière de Christian Chorier ?

1973 : Année de ma nomination à la direction générale et artistique du Théâtre de Valence, au cœur de ma ville natale. Mon premier poste artistique. Le bonheur !
1976 : Ma première mise en scène d’opéra : Orphée et Eurydice de Gluck avec Axel Gall dans le rôle titre (la sœur de notre ancien directeur de l’Opéra National de Paris).
1987 : Ma première rencontre avec Marilyn Horne, quelques jours avant son concert à l’Opéra municipal de Clermont-Ferrand. Marilyn avait dû donner, à la fin de son récital, plus de huit « bis » face à une salle archicomble et en délire. C’est une fantastique artiste et, de plus, une personne profondément humaine. Une leçon pour beaucoup ! Je me souviens qu’à la fin de son récital, nous nous sommes embrassés. Nous pleurions tous les deux, comme des enfants !
1996 : Ma nomination à la tête du prestigieux Festival International de Musique et d’Art Lyrique de Montreux (Suisse). En quelque sorte, la consécration internationale et, pendant six années, la chance d’avoir pu côtoyer les plus grands orchestres, chefs et solistes de la planète.
1997 : La représentation inoubliable, au Théâtre de Poissy, d’Ariodante de Händel, avec la merveilleuse Anne-Sofie Von Otter au sommet de son art et en état de grâce. Un moment artistique unique, magique, quasi-divin, ou l’on se sent en apesanteur, face à de blancs nuages qui semblent vous entrouvrir, déjà, les portes du paradis.

Crédits photographiques : © Mairie de Poissy

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