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Un Orphée pas tout à fait authentique…

À emporter, CD, Opéra

Christoph Willibald Gluck (1714-1787) : Orphée et Euridice (Version parisienne, 1774). Jean-Paul Fouchécourt, Orphée ; Catherine Dubosc, Euridice ; Suzie Le Blanc, Amour. Opera Lafayette Orchestra and Chorus, direction : Ryan Brown. 2 CD Naxos 8. 660185-86. Enregistré en Janvier 2002. DDD. Notice anglais, allemand, français et plus que spartiate. Durée : 85’43’’

 

L’Orphée de Gluck reste un grand « must » dans toute discothèque moyenne, il représente même souvent pour les mélomanes l’exemple parfait du classicisme lyrique. Mais quel Orphée de Gluck?

Il existe quatre grandes versions de l’opéra, trois de la main du compositeur et une révision : la version, que l’on peut appeler « originelle », en italien, écrite pour un Orphée castrat alto, une version dite « de Gênes », en italien encore et où Orphée est confié à une soprano (jamais enregistrée à notre connaissance), une version parisienne, en français, pour un Orphée ténor (rôle transposé pour la célèbre haute-contre Legros, star de l’Académie Royale durant le séjour français de Gluck) et enfin la version Berlioz, charmant « tripatouillage » dix-neuvième de la version parisienne, avec une réorchestration et un rôle titre « retransposé » pour une voix féminine (à l’attention de Pauline Viardot, en l’occurrence, donc plutôt un mezzo).

Pour pimenter l’affaire, la grande majorité des enregistrements disponibles ne sont autre que… la version Berlioz, généralement coupée à la machette et retraduite en italien!!!

Heureusement la vague baroque est venue remettre un peu d’ordre dans tout ça et l’on peut désormais entendre des enregistrements musicologiquement viables de trois versions sur quatre du chant classique d’Orphée.

L’enregistrement ici critiqué se base sur la partition parisienne, en français pour un Orphée ténor donc. Dans la, très mince, notice, le chef d’orchestre nous dit s’être inspiré, pour cet enregistrement, de la toute première représentation de cette version : exit donc une ritournelle au premier acte, le trio final et les ballets additionnels. Mais l’air d’Orphée, « l’espoir renaît dans mon âme » à la fin du premier acte est ici enregistré, alors qu’il avait été coupé à la création…

Il est dommage de ne pas avoir enregistré l’intégrale et l’argument d’authenticité paraît bien mince pour justifier ces coupes.

et l’Opera Lafayette Orchestra and Chorus œuvrent depuis 1995 à Washington pour mieux faire connaître aux américains la musique française du XVIIIe. Les quelques témoignages live des saisons de cette petite structure nous prouvent, de ce côté-ci de l’Atlantique, la grande qualité du travail effectué par ces « pionniers ». Avec, comme solistes, un savant mélange de stars européennes du chant baroque et de chanteurs du cru, ces passionnés sont, en dix ans, devenus les références baroques aux USA, mais d’ici à surpasser les ensembles européens…

Les trois solistes défendant cette première parution officielle du jeune ensemble sont de vieux routards de la musique baroque. Vieux routards…avec les avantages et les inconvénients que ce terme peut couvrir!

nous offre ici son premier Orphée. La voix est toujours aussi belle et le style d’un naturel confondant. La virtuosité est toujours ébouriffante, bien que la tendance à vocaliser « avec le palais mou » (en sur-articulant chaque note avec le fond de la gorge) se soit accentuée avec les ans, ce qui nuit gravement au legato. Les passages élégiaques sont d’une grande beauté mais la voix manque de mordant pour les quelques récits un peu plus héroïques. Enfin, et c’est plus grave, le suraigu s’est outrageusement ouvert ces dernières années et l’on frôle souvent la catastrophe au-dessus du la. Mais ne faisons pas la fine bouche, cette interprétation est de premier ordre.

est moins connue dans ce répertoire que ses deux collègues, mais n’oublions pas qu’elle a appris son petit baroque avec Malgoire, Jacobs et Gardiner! On retrouve d’ailleurs la musicalité, l’intelligence, le timbre de cette grande chanteuse. On retrouve aussi, malheureusement, ce que nous avait laissé entrevoir son Nicklausse dans les Contes d’Hoffmann EMI/Nagano : une voix en lambeaux! Heureusement le Rôle d’Euridice est assez central, mais les quelques phrases vers l’aigus, en particulier dans la grande scène avec Orphée, nous font ressentir douloureusement le poids des années et la trop grande fréquentation d’un répertoire inadapté (Blanche de la Force!). Dommage, l’incarnation aurait pu être fascinante ; elle n’est qu’intéressante, souvent, et déchirante, parfois.

Suzie Le Blanc est une star du chant baroque outre Atlantique. Malheureusement, comme la langue française au Québec, le style ne suit pas les évolutions européennes à la même vitesse chez nos amis canadiens! On retrouve chez cette artiste tous les tics baroques du début des années 80 : voix droite et blanche, phrasés ampoulés, sur-différenciation des voyelles, manque chronique de legato… tous ce que l’on ne veut plus entendre dans ce répertoire! Le rôle de l’Amour n’a pas inspiré les pages les plus originales de la partition à Gluck (manions l’euphémisme!), il faut donc une caractérisation plus franche pour les défendre.

Le chœur, par contre, n’appelle que des éloges : avec une diction parfaite, il inspire au chef quelques-unes des plus belles pages de ce disque (chœur d’entrée et furies).

On sera plus partagé en ce qui concerne l’orchestre. Rien ne dépasse, tout est propre, lisse et… sans saveur. De plus, obéissant à un goût nord-américain pour « faire baroque », le clavecin est omniprésent dans les tutti d’orchestre et grandement avantagé par la prise de son : quand les chefs outre-atlantique comprendront que le clavecin n’est pas un instrument à percussion!

Mais ce manque de relief dans l’orchestre est sûrement dû à la direction quelque peu molle et empruntée de . Tous cela manque de personnalité (les danses aux enfers surtout) : ça sent trop la savonnette et pas assez la sueur! Cette musique un peu simpliste, harmoniquement parlant, nécessite un vrai investissement des instrumentistes et du chef et non une interprétation sage et tiède.

Malgré ces quelques réserves, cette version est d’un bon niveau et n’écorche pas les oreilles du bon mélomane. Elle se serait imposée sans mal sur la vieille version Phillips/Rosbaud/Simoneau si Archiv n’avait pas, l’an dernier, bouleversé la donne avec une lecture brûlante des Musiciens du Louvre (et en plus complétissime). Avec un Orphée au timbre moins séduisant, mais bien plus héroïque (Croft), une Euridice brûlante et plus en voix (Delunsch), un Amour mi-sauvageon, mi-Monsieur loyal (la jeune Marion Harousseau, géniale), un orchestre et un chœur superlatif et la direction enfiévré de Marc Minkowski, la firme allemande a supplanté pour longtemps tous ses concurrents pour cette œuvre.

Un disque donc à réserver aux fans de Fouchécourt (dont c’est sûrement le meilleur enregistrement depuis son superbe Hippolyte avec Minkowski) ou les mélomanes sans le sous, vu son prix très doux!

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