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Pascale Labrie, directrice du concours musical International de Montréal

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ResMusica a rencontré , directrice du Concours Musical International de Montréal (CMIM). Il faut écouter cette jeune femme de 29 ans, pleine d’énergie et très enthousiaste, parler avec passion de son métier. Elle nous explique les enjeux du concours dont elle a la responsabilité. Musicologue et gestionnaire en formation, cette double allégeance la tient tout entière dévouée à la musique.

ResMusica : La première question qui me brûle les lèvres : comment devient-on, si jeune, directrice d’un concours aussi prestigieux ? Quel a été votre parcours ?

 : J’ai fait un Baccalauréat au Conservatoire de Musique de Montréal en flûte traversière, je termine une Maîtrise en musicologie à l’Université de Montréal, mon mémoire portera sur les concours au Canada. Parallèlement, je termine un Diplôme d’Études Supérieures Spécialisées en gestion d’organismes culturels aux Hautes Études Commerciales (H. E. C. ). Je travaille aux Jeunesses Musicales depuis plus de sept ans. J’ai commencé comme aide aux concerts «jeune public», j’ai été responsable des tournées et directrice des communications. Je tiens aussi à préciser que dans la Maison des Jeunesses Musicales du Canada se retrouvent trois institutions : les Jeunesses Musicales du Canada, la Fondation Jeunesses Musicales du Canada et le Concours Musical International de Montréal. Le directeur général et artistique des trois organismes est Jacques Marquis. Depuis un an, je suis directrice du Concours Musical.

RM : Le Concours Musical International de Montréal (CMIM) en est à ses débuts et pourtant il a su se faire un nom parmi les grands dès sa première édition. Il y a eu trois concours en autant d’années. Que ce soit pour les chanteurs, les violonistes ou les pianistes, vous attirez un nombre impressionnant de candidats des quatre coins du monde et la qualité des lauréats est remarquable. Quelle recette miracle avez-vous utilisée pour réussir un tel coup d’éclat ? 

PL : Ce qui est particulier, c’est qu’il n’y a jamais d’arrêt, contrairement au Concours Reine Elisabeth de Belgique par exemple, qui fait relâche la troisième année. Notre Concours a été fondé en 2001 et dès l’année suivante avait lieu la première édition en chant. On se devait de frapper un grand coup. Le jury était composé de membres choisis parmi les personnalités du monde lyrique à l’échelle internationale : Teresa Berganza, Grace Bumbry, Gilles Cantagrel, Marilyn Horne, Joseph Rouleau, Cesare Siepi et Jon Vickers. Les prix attribués aux gagnants étaient substantiels. De plus, le directeur général et artistique de l’époque, le président, monsieur André Bourbeau et le conseiller artistique du Concours, monsieur Joseph Rouleau, avaient sillonné plusieurs villes européennes et américaines pour annoncer la naissance du Concours et en faire la promotion. Diffuser un message en personne est plus efficace que d’envoyer une lettre par la poste. Sa notoriété s’est établie très rapidement et les journaux et les revues spécialisées en ont parlé. Mais la recette miracle, c’est beaucoup de travail.

RM : À ce rythme affolant, n’y a-t-il pas risque d’essoufflement ? Vous êtes constamment en train de préparer le prochain concours. Comment s’y prend-on ? Combien de pays sont représentés ? 

PL : C’est une question de gestion et il faut maintenir une certaine vitesse de croisière. Il y a moins de problèmes pour les concours de violon ou de piano qui sont plus espacés dans le temps. Le concours de chant est celui qui revient le plus souvent. Première édition en 2002, la deuxième, cette année et il reviendra en 2007. Par exemple, pour le concours en mai, dix-sept pays seront représentés. Mais nous avons reçu des candidatures de quarante-sept États. Le bassin de candidats qui fait les concours ne varie pas tellement. Certains chanteurs présents en 2002 reviennent cette année.

D’autre part, il n’était pas souhaitable de proposer le même instrument la même année à Montréal et à Bruxelles. On veut éviter ce genre de chevauchement. Il est plus facile de part et d’autre, de faire rayonner ses candidats, en ce qui a trait au chant, par des engagements dans des compagnies d’opéra. En fait, le bassin de candidats se renouvelle davantage pour les éditions dédiées au violon et au piano puisque ces disciplines ne sont au programme que tous les quatre ans. Pour le chant, il est certain qu’avec un cycle de deux ans, il y a de fortes chances d’accueillir quelques figures de l’édition passée. Mais ce n’est pas un problème.

RM : Pouvez-vous résumer les séries d’épreuves (épreuves préliminaires, demi-finale et finale) qui attendent les chanteurs et chanteuses ?

PL : Nous recevons une quantité incroyable de dossiers. Nous organisons les jurys préliminaires. Il y a trois comités de sélection. Un premier auditionne à l’aveugle toutes les bandes. Ensuite les deux autres comités vont écouter toujours à l’aveugle, toutes les candidatures restantes. Chacun des deux comités classe les candidats selon l’échelle suivante : incontournable, excellent, très bon, bon et rejeté. Ensuite nous croisons les résultats et faisons une étude des dossiers. Les incontournables et les excellents sont évidemment gardés. Pour ce Concours, il reste quarante-cinq candidats qui arriveront à Montréal dans les prochains jours. En demi-finale, les artistes lyriques doivent présenter un programme avec piano d’un maximum de trente minutes. Cette étape se passe devant le grand public à la Salle Pierre-Mercure. Certains candidats viennent avec leur propre pianiste. Pour les autres, nous avons cinq excellents pianistes qui feront un travail remarquable. Et pour les douze finalistes qui seront proclamés le vendredi 13 mai, c’est la chance de se produire avec le réputé Orchestre Symphonique de Montréal, cette année placé sous la direction de Daniel Lipton. Le programme ne doit pas dépasser vingt-cinq minutes. C’est le Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts qui accueillera le public venu encourager ces jeunes artistes.

RM : Vous pouvez nous assurer que la qualité est au rendez-vous. Quels sont les pays les mieux représentés, hormis le Canada ? Peut-on en savoir davantage sur les chanteurs ?

PL : Les États-Unis sont bien représentés, la Corée du Sud aussi. Le niveau est très fort, il y aura sans doute de belles surprises. Je peux vous dire que sur les 45 candidats retenus, il y a 23 sopranos, 6 mezzo-sopranos, 4 ténors, 11 barytons et une basse.

RM : Quels sont les prix attribués aux chanteurs ? La direction du Concours assure-t-elle un suivi des lauréats ? Quels sont les engagements prévus par les compagnies d’opéras ? Measha Brueggergosman a été la première lauréate du concours en 2002. Concrètement, a-t-elle eu beaucoup d’engagements à la suite à son premier prix ?

PL  : Il y a près de 90 000$ de prix. Le Premier Grand Prix est de 25000 $, le Deuxième 15 000$, le Troisième 7 500 $, le Quatrième 5 000$, le Cinquième 4 000$ et le Sixième Grand Prix 3 000$. De plus, le Prix Joseph Rouleau remis au meilleur québécois est de 7 500$, le Prix d’interprétation de l’œuvre canadienne inédite, 5 000$, le Prix Étoiles Galaxie de Radio-Canada pour le meilleur interprète canadien d’un air d’opéra est de 5 000$, le Prix Jean A. Chalmers, 10 000 $ et enfin le Prix du Public, 2 500$. Cette année, s’ajoute un autre prix, le Prix Hommage à Richard Verreau. En fait, c’est le Prix du public «Hommage à Richard Verreau». On rend ainsi hommage à un musicien canadien. La direction du Concours se fait un devoir d’assurer de nombreux engagements dans différentes sociétés ou festivals. Des membres influents de l’industrie musicale seront présents à Montréal et ont déjà signé un accord pour l’engagement de nos lauréats. Ceux et celles qui seront nominés seront engagés par une ou plusieurs compagnies d’opéra. Ce peut être le deuxième voire le troisième prix. Pour Measha, c’était différent, elle était déjà en carrière. Mais on a pu la voir et l’entendre à un concert donné au Festival de Lanaudière, entre autres. Et c’est elle qui donnera le dernier concert des Radios-concerts du Centre Pierre-Péladeau, lundi 25 avril en soirée, immédiatement après la rencontre de presse annuelle du Concours où l’on dévoile, entre autres, la liste des candidats et des membres du jury international.

RM : Vous voulez que la participation touche le grand public. Comment s’y prend-on pour fidéliser le public ? Il y aura sans doute des activités offertes gratuitement ?

PL  : L’inauguration du 9 mai se déroulera au Complexe Desjardins sur l’heure du midi. L’entrée est libre aussi dès la demi-finale. Il en est de même des classes de maître. C’est un espace culturel que nous voulons proposer aux Montréalais. Mais il y a un public assidu et nous faisons salle comble tous les soirs. Seuls la finale avec l’Orchestre Symphonique de Montréal (OSM) et le Concert Gala ne sont pas gratuits.

RM : L’art lyrique est en mutation. On demande aux jeunes chanteurs non seulement d’avoir des voix bien éduquées, mais on exige d’eux d’être des comédiens accomplis voire des bêtes de scène. De plus, – et cela est sans doute plus vrai pour les femmes – on veut voir des corps de rêve sur scène. Les juges sont-ils sensibles à l’enveloppe corporelle des candidats ?

PL : Je ne peux pas répondre pour eux, mais je crois qu’ils en tiennent compte dans un ensemble d’éléments qui comprend aussi le maintien général de l’artiste, sa communication physique avec le public, sa capacité de vraiment vivre intérieurement un rôle…ce sont des points importants, sûrement plus que seulement l’apparence physique. Lorsqu’un chanteur a une présence sur scène extraordinaire, le public réagit. Cela se voit immédiatement. Mais cela vaut aussi bien pour le concours de violon ou de piano.

RM : On se souvient des déboires de Deborah Voigt, congédiée du Covent Garden pour «excès pondéral». Plus près de nous, le metteur en scène Serge Denoncourt y est allé d’une déclaration fracassante. On se souvient que dans une émission télévisée, il déclarait que «J’ai longtemps eu beaucoup de difficulté à aller à l’Opéra parce que je ne peux pas supporter que l’on tombe amoureux d’une grosse de quarante ans.» Y a-t-il un danger de tomber dans la Star Académie ?

PL : Ce n’est certainement pas Star Académie et c’est tant mieux. Il est vrai qu’on imagine mal une soubrette dans un opéra de Mozart interprétée par une femme obèse. Il y a aussi une part de «casting» à l’opéra. Mais l’autre tendance de dévêtir systématiquement tout le monde sur la scène m’apparaît aussi une aberration.

RM : L’avenir du concours de chant à Montréal semble assuré. Vous apparaît-il radieux, sans nuage même si vous êtes constamment à la merci des subventions gouvernementales? Ne pourrait-on pas exiger de nos dirigeants que les subventions soient intégrées au budget ?

PL  : Il n’y a pas de formule idéale. Effectivement, plus de liberté, moins de contraintes par rapport à un changement de parti politique, seraient souhaitable. Nous aimerions, comme tout autre organisme culturel, une augmentation des subventions. Inversement, de laisser presque aux seules compagnies le soin de subventionner les arts, comme cela se fait aux Etats-Unis, comporte aussi sa part de risques, comme nous le voyons régulièrement dans les nouvelles musicales. En revanche, ils ont là-bas un mécénat très développé, que l’on pense aux grandes fondations ou aux imposantes fortunes privées qui assurent le financement de plusieurs organismes. Le mécénat est une forme de financement qui n’a pas ici une longue tradition et dont le développement est encore jeune.

Crédits photographiques : © Pascale Labrie

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