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Marco Beasley et l’Accordone

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Marco Beasley - Photo (c) Valerio Andreani

ResMusica a chroniqué le disque de la Bella Noeva lors de sa sortie en 2003 et enregistré par l’ensemble et son chanteur . Ce dernier a chanté avec Lucilla Galeazzi dans le disque La Tarantella avec l’ensemble L’Arpeggiata de Christina Pluhar. Il fait aussi partie des artistes régulièrement invités au Festival de Sablé sur Sarthe et se produit dans toute l’Europe. Il était donc logique de vous faire connaître un peu plus ce chanteur à travers cet entretien.

« Jouer la musique baroque en suivant à la lettre la partition est insuffisant : pour la rendre vivante il faut l’enrichir, lui donner un corps et de la chair. »

ResMusica : Pourriez vous nous expliquer quel a été le chemin musical qui vous a conduit à chanter ce répertoire ?

 : J’ai beaucoup écouté de musique avant d’entamer ce cheminement musical. Mon père, Anglais, et ma mère, Italienne (née à Naples), m’ont apporté un mélange de différentes traditions. Leur amour a fait que ce mélange fut parfaitement harmonieux. La Radio était constamment allumée dans notre maison et la musique a toujours été de bonne compagnie. Plus tard, j’ai commencé à jouer de la guitare avec des amis et j’ai chanté, avec eux, les chansons de notre jeunesse ainsi que la musique de tradition napolitaine (tarentelle, tammurriate). C’était une attitude un peu naïve mais toujours très passionnée. Ensuite j’ai fréquenté l’Université de Musique de Bologne en me plongeant dans l’immense et fascinant répertoire polyphonique et dans le monde du « recitar cantando ». Là, j’ai rencontré Stefano Rocco et Guido Morini. Cette rencontre nous a amené, en 1984, à fonder et à commencer une activité concentrée sur le grand répertoire de la musique du premier baroque italien. Après différentes expériences ces dernières années, je travaille depuis septembre 2004 exclusivement avec Accordone, avec qui je peux mieux me focaliser et développer les projets qui m’intéressent.

RM : Vous travaillez en étroite collaboration avec Guido Morini qui fait les arrangements des mélodies que vous enregistrez. Parlez-nous de votre rencontre.

MB : La rencontre avec Guido a été une chose très particulière parce que nous avons des caractères totalement différents. Là où Guido reste calme et posé, je suis quant à moi dans un état extrême, je suis explosif alors que Guido reste d’une lucidité et d’une clarté de pensée très difficile à trouver chez un artiste. Il possède un talent musical extraordinaire issu de ses études académiques et surtout de la passion avec laquelle il joue et compose. La question des arrangements est simple : nous suivons les indications des traités et des documents de l’époque. Jouer la musique baroque en suivant à la lettre la partition (qui n’est qu’un squelette) est insuffisant : pour la rendre vivante il faut l’enrichir (bien sur dans le respect total du style), lui donner un corps et de la chair. Le continuo c’est ça : recréer des éléments que le compositeur laissait expressément à la fantaisie et au talent des interprètes. Il est typiquement moderne de penser que l’interprétation ne soit que la combinaison de choix agogiques, dynamiques et de timbres : à la période baroque l’apport créatif demandé au musicien était beaucoup plus important.

RM : Votre ensemble joue-t-il sur instruments d’époque ? Pensez-vous que cela soit une nécessité ?

MB : Oui, Accordone utilise toujours des instruments d’époque ou alors des copies. Personnellement, j’ai toujours été très ouvert à l’expérimentation avec d’autres instruments qui expriment différents langages musicaux. Aujourd’hui, je pense que cette expérience est terminée. En 1999, Accordone a produit un programme avec deux musiciens de jazz pour dialoguer sur le thème d’Orfeo qui est pour moi le thème le plus porteur d’un certain œcuménisme musical. Après quatre, cinq concerts, je me suis rendu compte que le mélange des genres ne permet pas de rejoindre le « cœur profond » de la musique. Il est très facile de faire apprécier ce mélange à l’auditeur distrait mais ce choix – très souvent dû à l’exigence du marketing – conduit inévitablement à l’impasse. On risque d’aller vers une homologation non justifiée des instruments, des langages et des goûts : c’est une perte d’identité culturelle très dangereuse.

RM : Comment avez-vous rencontré Lucilla Galeazzi? Vos voix s’entrecroisent dans la “ Tarantella ” et l’on entend une complicité musicale choisie qui se lie dans une connivence artistique, vous connaissiez-vous précédemment? Avez-vous des projets communs ?

MB : Non, je ne connaissais pas Lucilla avant de faire ce disque. C’est vrai que dans « La Tarantella » on peut entendre une certaine complicité mais comment peut-on faire de la musique sans complicité? Cela reste un choix heureux de la part de Christina Pluhar. Je n’ai plus de projets communs avec Lucilla.

RM : Les compositeurs napolitains sont une source de redécouverte musicale sans précédent, Chiara Banchini et son ensemble 415 viennent de sortir un disque de compositeurs peu connus. Quel est d’après vous l’origine de cet engouement ?

MB : La musique napolitaine des XVII-XVIIIe siècles est un énorme réservoir de partitions sublimes. Nous avons aussi avec Accordone un programme entièrement dédié à la musique vocale et instrumentale pas trop connue du XVIIIe siècle. Il fera l’objet d’un enregistrement l’année prochaine.

RM : Faites-vous un travail de recherches en bibliothèque? Sinon comment redécouvrez-vous les chants et les mélodies que vous choisissez ?

MB : Nous avons trois pistes de recherche : pendant toutes les années passées à Bologne, j’ai visité presque tous les jours la Bibliothèque du Conservatoire et la Bibliothèque de l’Université. Bologne est une des villes historiquement les plus intéressantes pour ce qui concerne la conservation des manuscrits anciens. J’ai pu y recueillir une énorme documentation. Une autre piste est la technologie moderne, avec Internet et les disques, qui nous permet de chercher et d’accéder à beaucoup d’informations sur les musiques qui nous intéressent. La troisième voie est la composition, la création directe de musiques et textes. Une attitude qui – comme je l’ai déjà dit au-dessus – nous correspond très bien, appuyé et conforté par nos études philologiques.

Marco Beasley - Photo (c) Valerio Andreani

RM : Quelle est l’œuvre qui vous a le plus transportée ?

MB : Il n’y en a pas qu’une, en fait : mon premier contact s’est fait avec le grégorien, puis la grande polyphonie du XVIe siècle m’a donné le goût de chanter dans un ensemble, d’être « un » chanteur dans un groupe et pas forcément « le » chanteur. A ce propos, je peux dire que les compositions comme la Messe n°1 de Tinctoris – presque inconnue – ou les Repons de Gesualdo tiennent dans mon cœur une place secrète. Après, la musique de Dowland me rappelle le bonheur d’être aussi anglais.

RM : Si vous aviez la possibilité de voyager dans le temps quelle serait votre destination et avec qui auriez-vous aimé vous entretenir comme poètes et musiciens ?

MB : C’est une demande à laquelle il n’est pas possible de répondre : la seule chose que je peux dire, c’est qu’on parle avec la musique et les textes que les compositeurs ont choisis pour les faire chanter. Je n’ai pas un compositeur préféré, je suis toujours curieux de les connaître pendant la lecture.

RM : De quel instrument vous sentez-vous le plus proche, à part la voix ?

MB : Assurément je dirais le luth et le clavecin. Non pas parce que je connais Stefano et Guido mais parce que c’est à travers ces instruments que la musique que j’aime s’exprime le plus naturellement.

RM : Avez vous un peintre « moderne » qui semble être proche de votre sensibilité ?

MB : Pas seulement un. Le plus connu est le suisse Alberto Giacometti, avec ses sculptures archaïques et essentielles. Trois autres artistes que j’aime sont l’italien Arturo Fiorentini avec ses thèmes et couleurs sur la mer, l’écossais Jack Vettriano me transporte dans une atmosphère années 30 et Giovanni B. Frangini, artiste de Gènes qui fait de la peinture très austère et sombre, mais dans le même temps absolument prenante.

RM : Que peut vous apporter l’ouverture de l’Europe dans votre travail ?

MB : Une simplification du voyage, une seule identité monétaire, tout en sachant préserver l’identité culturelle de chaque pays. J’ai beaucoup utilisé dans cet entretien l’expression « identité culturelle » mais je pense que le concept est très important pour l’homme tout autant que l’artiste. Le respect de l’identité culturelle de chacun d’entre nous est la chose la plus importante pour vivre réellement dans une Europe représentant un monde civilisé.

RM : Avez-vous un projet particulier dont vous aimeriez parler ?

MB : Une Odyssée, l’opéra que Guido a composé en 2001 sur une commande du Nederlands Blazers Ensemble. J’ai écrit le texte. C’est notre première création (avec tous les risques que cela comporte). Notre langage est très proche de celui de la musique ancienne, une musique qu’on aime et que l’on connaît bien. L’opéra a déjà eu beaucoup de représentation et sera encore présenté en Juin et Juillet aux Pays-Bas et à la fin Septembre en Belgique.

RM : Dites-nous en plus sur cet opéra.

MB : Le protagoniste de notre histoire est Personne, un homme arrivé à la fin de son existence qui, assis face à la mer, revit avec une conscience nouvelle ses aventures passées. Ce qui paraissait important ne l’est plus tandis que des petits événements, des émotions subtiles acquièrent une importance qui était impensable quelques temps auparavant. Le poème de Kavafis nous a inspirés pour la rédaction du texte, et le voyage, en tant que parcours vers la connaissance, est le thème du projet Une Odyssée. Les pérégrinations d’Ulysse sont la métaphore de la marche vers la pleine conscience de soi-même. Au travers des spoliations, des égarements, des pertes, la route vers Ithaque est le symbole du lien inéluctable de l’homme avec sa vérité intime, avec son être. Ulysse « le rusé » nous parle, à nous les hommes modernes, qui avons besoin de références sûres, et nous invite au voyage par excellence, un voyage où pour atteindre le but il faut passer par l’oubli et l’abandon de ce qui nous est cher : la certitude d’un chemin sûr, le réconfort des amis et des camarades, et même notre nom. Il s’agit d’une lecture personnelle et spécifique, car nous sommes persuadés que la seule universalité possible se trouve dans l’approfondissement du patrimoine secret que chacun de nous cultive dans son intimité. La fatigue de vivre, la souffrance des grandes péripéties que vit Personne sont les mêmes fatigues et souffrances que, jour après jour, nous vivons aussi, une saison après l’autre. Avec l’espoir de trouver notre Ithaque.

Crédits photographiques : © Valerio Andreani

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