La Traviata magistrale de Mireille Delunsch et Peter Mussbach

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Giuseppe Verdi (1813-1901) : La Traviata, opéra en trois actes, livret de F. M. Piave d’après « La dame aux camélias » d’Alexandre Dumas fils. Mireille Delunsch (Violetta Valery), Matthew Polenzani (Alfredo Germont), Zeljko Lucic (Giorgio Germont), chœur de l’Académie européenne (direction : Joshard Daus), orchestre de Paris, direction : Yutaka Sado. Mise en scène : Peter Mussbach. Enregistré au Festival d’Aix-en-Provence en juillet 2003. Son : PCM stéréo Dolby Digital 5. 1, DTS 5. 1, format 16/9. 1 dvd Bel Air Classiques Réf. Bac005. Durée : 2h10’.

 

Sur une autoroute abandonnée, une ombre erre très tard dans la nuit. Comme choquée après un premier accident, Traviata comateuse, bras bandés, tente de se relever sous la pluie…(on ne compte plus le nombre de fois où l’actrice tombe sur scène). Sale temps pour Violetta… Le metteur en scène signe une approche très aboutie du chef-d’œuvre verdien grâce entre autres à une chanteuse-actrice idéale pour sa vision : , présence d’actrice, instinct musicien. Elle aime jouer les créatures habitées, les êtres fragiles, des sortes de flammes fugitives qui, le temps de leur passage sur scène, brûlent sans compter, ce qui leur reste de souffle pour atteindre au demeurant un équilibre refusé, un accomplissement vain. Ce avec d’autant plus de piquant qu’elle a la voix et le corps, rétablissant cette alliance jubilatoire du théâtre et de l’opéra. Tout l’ouvrage raconte cette tentative de l’être condamné.

Dans la mise en scène, l’action est celle d’une victime de la route qui vit devant nos yeux ses derniers instants, dévoilant sur les planches les moments de toute une vie, ceux d’un destin sacrifié. Le chant écorché, d’une parfaite sensibilité incisive de la soprano française éblouit chaque scène : avec sa perruque blonde et sa robe de bal fluo, Delunsch/Marilyne se fait héroïne de ciné, à la façon d’un tramway nommé désir, ou bien d’une actrice de David Lynch. D’ailleurs, les références au 7ème art sont multiples : en surimpression sur les acteurs, l’image de la route au travers d’un pare-brise mouillé par la pluie, la course des feux qui défilent, insistent davantage sur l’idée directrice d’un road-movie dont l’issue est courue d’avance, sans sortie de secours. L’histoire de Traviata reconstitue les sursauts de conscience d’une accidentée de la route ; parfois des sursauts de souvenirs émergent (éclairs fluos) dans une ambiance sombre de vieux polar sous les éclairages très soignés, bleus, contrastés de Franz-Peter David. Tout tend et se précipite vers la chute finale. A la façon aussi des films expressionnistes, la caméra de Don Kent qui diversifie les angles de vues, contribue à épaissir la tragédie sans l’alourdir.

La réalisation visuelle et la conception dramatique de cette production présentée à Aix et à Berlin est totalement convaincante ; elle insiste même sur l’intimisme étouffant du livret, huit clos à trois protagonistes. Les chanteurs aux cotés d’une Delunsch surprenante, tenant son rôle avec une réelle efficacité, sont au même diapason, comme la direction du chef Sado, habile à conduire la tension de ce drame de la route.

On est loin évidemment de la tradition scénique d’usage pour Traviata avec ses décors et ses robes Second Empire. La vision de Mussbach fonctionne parfaitement et cette lecture est l’une des meilleures réussites actuelles offertes sur la scène lyrique. En prenant aux pieds de la lettre le titre de l’opéra de (« Traviata » signifie dévoyée, perdue), le metteur en scène fait de Traviata une figure de l’errance et de la mort : comme il le rappelle dans l’entretien recueilli par notre consœur Brigitte Paulino-Neto et extrait du programme qui accompagnait la production aixoise : « or, le grand sujet de cet opéra, il n’y pas à le dissimuler, c’est la mort »… vision funèbre rétrospective pour celui qui a conçu sa mise en scène « comme dans un rétroviseur »… Elle justifie amplement sa publication en dvd et certains metteurs en scène actuels devraient s’en inspirer : on y constate en effet que relecture éclairée avec prise de risques, signifie pertinence. Magistral!

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