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Franck Bedrossian, la musique comme son

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C’est un explorateur du son, à l’écoute de ses possibilités. Silence, prémices, résonances, déflagration. L’univers musical du compositeur contemporain redessine les géographies possibles. Sa culture est double : Pop/Rock et musique contemporaine. Fervent défenseur de l’écriture spéculative, il entend rompre le silence de la recherche pure et faire entendre sa voix. C’est d’ailleurs à ce titre qu’il vient d’être nommé lauréat de la Villa Médicis pour deux ans. Son Quatuor sera créé dans le cadre du prochain Festival des Arcs.

« Je travaille sur les prémices du son, son devenir, et son impact physique. »

ResMusica : Comment êtes-vous venu à la composition ?

 : Je suis venu à la musique du vingtième siècle par le piano, notamment avec les œuvres de Debussy. Parallèlement, d’autres expressions musicales m’ont touché, et ce par le biais du disque. De cette manière j’ai découvert le Velvet Underground, mais aussi Cecil Taylor, Charles Mingus. Cette culture par le disque a été très importante. Elle m’a permis de découvrir des musiques de tradition orale, et d’appréhender une culture du son qui n’avait rien d’académique. Parallèlement, j’ai été très tôt passionné par l’écrit et l’espace d’expérimentation qu’il constitue. Puis j’ai commencé à étudier sérieusement la composition avec Allain Gaussin, qui m’a conforté dans mes intuitions. La volonté d’un ailleurs, partant du son, était manifeste.

RM : Parlez-nous de votre travail sur le son…

FB : Je travaille sur les prémices du son, son devenir, et son impact physique. J’aime interroger le contrôle de l’émission, de la fin du son, sa distorsion, qu’elle soit électrique ou instrumentale.

RM : Mais alors quelles seraient les caractéristiques de votre recherche, de votre style ?

FB : On peut distinguer plusieurs orientations, et cela n’est pas si simple à résumer, ni même définitif. Il y aurait en premier lieu cette attitude expérimentale face au phénomène sonore dans sa dimension la plus concrète, et en particulier la relation du son électronique au son instrumental. D’autre part, le lien avec le geste et la virtuosité. C’est-à-dire cette dimension physique qui recèle un grand potentiel dramatique dès lors qu’elle est questionnée par l’écriture. Paradoxalement, j’aime également évoquer mon attirance pour le jazz, le rock, et plus précisément pour la manière très physique, directe, parfois violente dont ces musiciens abordent le phénomène sonore. Enfin, le rapport du matériau musical à la voix parlée, à l’usage et au débit naturel ou non de la parole. Et je trouve fascinante cette idée d’une parole originelle d’avant le langage des mots.

RM : En effet, la notion de son parlé sans qu’il soit forcément intelligible sur le plan de la pensée vous intéresse…

FB : Dans plusieurs de mes œuvres, même lorsqu’elles sont strictement instrumentales, le rapport à la voix humaine est présent. Je me suis souvenu d’une expérience marquante, celle d’une représentation de la pièce de Samuel Beckett, « Pas moi », où le metteur en scène avait disposé une bouche seule sur scène, éclairée dans le noir. On percevait une parole libre, sans discontinuité, un langage inédit, centré sur la vitesse, le souffle, l’effort pour émettre le son, toutes les manifestations physiques de la parole sans que les mots soient réellement intelligibles. Cette expérience extramusicale très poignante aura été essentielle.

RM : Dans quelques jours, dans le cadre du festival des Arcs, sera joué votre quatuor, Tracés d’ombres. Pouvez-vous nous parler de sa genèse ?

FB : La composition de cette œuvre est étalée dans le temps puisque j’avais déjà écrit le 2ème mouvement en 2000 quand j’ai écrit le premier cette année. En 2000, j’avais répondu à une commande dont le sujet était la composition d’une œuvre de cinq minutes sur l’une des sept paroles du Christ. J’avais depuis l’idée de compléter l’œuvre par un autre mouvement introductif, et ce projet a séduit l’ensemble Alternance. Il s’agit d’une longue introduction qui prépare au mouvement de désolation qui suit et qui est celui de la quatrième parole du Christ : « Père, pourquoi m’as-tu abandonné? ».

RM : Quels seraient les compositeurs dont vous appréciez la musique ?

FB : La plupart des compositeurs que j’apprécie peuvent avoir des styles assez différents, mais ils ont en commun un certain « radicalisme de l’expression »… Si je reconnais que les œuvres de Grisey et de Lachenmann ont influencé ma manière d’écrire, j’ai également été touché par des œuvres de compositeurs de la génération qui précède la mienne. À ce titre, je pense à Voi(REX) de Philippe Leroux, une pièce très impressionnante.

RM : Des peintres ou des « faiseurs d’images » dont vous vous sentez proche ?

FB : Je citerais volontiers Bill Viola, pour le rapport fascinant de l’image à une temporalité ralentie, mais aussi les expressionnistes abstraits américains notamment Rothkoet Pollock. Rothko me touche plus particulièrement. Une sorte d’absolu mystique sans dieu, où éclate la volonté d’architecturer par la couleur. Et en même temps, il y a cet exceptionnel dépouillement de l’expression, comme chez Beckett. Cette capacité à dire beaucoup avec un matériau réduit au strict minimum, c’est cela qui m’interpelle.

RM : Quelle est votre famille musicale ?

FB : Je n’imagine pas composer sans interrogation prospective, vous l’aurez compris. Je revendique également une double culture : jazz, rock et musique écrite contemporaine. Comme cet esprit prospectif est quelque chose que l’on retrouve dans les musiques improvisées, je suis intéressé par la démarche de musiciens comme Marc Ducret, et dans le registre de la pop, de Autechre, particulièrement novateurs en ce qui concerne l’écriture du son en studio. A ce titre, je garde aussi en mémoire le travail de très jeunes créateurs allemands – Chlorgeschlecht – qui élaborent des textures vraiment inouïes. Bien que très différent, je pourrais également mentionner le travail de Ryioji Ikeda, remarquable de ce point de vue.

RM : Au moment où nous rencontrons vous voulez nous préciser votre sentiment sur l’écriture contemporaine…

FB : C’est vrai que ce que j’entends ici et là dire au nom des compositeurs d’aujourd’hui m’agace un peu. Un consensus de bon ton aurait tendance à dévaluer cet esprit de recherche qui me tient à cœur. Ce qui est vital pour la création, c’est une liberté de pensée, d’écrire et de composer sans souci d’appartenance à une école ni calcul médiatique. Cet espace d’expérimentation doit être préservé.

RM : Que « faire » des classiques ?

FB : Je les aime beaucoup, vous savez! Et nous sommes tous tributaires de cette tradition. Mais je crois qu’elle nous a forgée pour mieux interroger les formes à venir. Et qu’en fin de compte, l’invention personnelle du compositeur dans ses œuvres doit être suffisamment prégnante pour faire entendre cet héritage de manière différente…

RM : A propos d’internet et de la musique, quel est votre sentiment ?

FB : C’est certainement un moyen extraordinaire pour la diffusion, même si je reste très réservé sur les formats de compression ; et en tant que compositeur, je ne peux pas vous répondre autrement – on ne peut que déplorer la perte de qualité sonore. J’espère qu’un nouveau standard plus performant sera utilisé à court terme.

En revanche, l’idée qu’Internet pourrait prolonger, grâce à la vidéo, la traditionnelle « notice d’exécution » écrite, et ainsi faciliter la diffusion des techniques d’interprétation les plus récentes, est très séduisante. Cela permettrait un renouveau de la tradition orale. C’est une question de format, là aussi.

Crédits photographiques : © Philippe Gontier

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