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Renée Lapointe, les chants du clair de lune

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Lanoraie. Église Saint-Joseph de Lanoraie. 19-VII-2005. Ernest Chausson (1855-1899) : Sept mélodies opus 2. Claude Debussy (1862-1918) : Fêtes galantes (Premier Recueil) ; Trois chansons de Bilitis. Léo Delibes (1836-1891) : les Filles de Cadix. Hector Berlioz (1803-1869) : La captive opus 12. Maurice Ravel (1875-1937) : Chansons Madécasses. Arthur Honegger (1892-1955) : Saluste du Bartas. Francis Poulenc (1899-1963) : Quatre poèmes de Guillaume Apollinaire. Renée Lapointe, mezzo-soprano. Louis-Philippe Pelletier, piano.

Festival de Lanaudière

La petite localité de Lanoraie peut s’enorgueillir de son église, un camée serti dans une pierre de lune qui s’ouvre sur les eaux du fleuve. Un public clairsemé, une centaine de personnes tout au plus, s’était donné rendez-vous, malgré la chaleur accablante.

Dès son arrivée sur scène, la jeune et sémillante , éclatante, toute vêtue de rouge, a conquis son public. Dans un programme exclusivement composé de mélodies françaises, très bien équilibré, fait de reliefs et de raffinement, de joie de vivre et de mélancolie, la mezzo-soprano nous plonge tout au long de la soirée dans des atmosphères fort différentes. Ce sont d’abord les sept mélodies d’Ernest Chausson, œuvre de jeunesse, écrites sous la houlette de Massenet, qui gardent en maint endroit, le charme et le galbe ondoyant hérités de l’art du maître stéphanois. Mais chez Chausson, l’univers feutré de la mélancolie transparaît ou se laisse percevoir sous le voile discret de la douleur contenue, jamais exposée au grand jour. Art raffiné avec ses modulations pianistiques que Louis-Philippe Pelletier expose avec talent. Car il faut rendre justice à cet accompagnateur qui souligne par mille détails les ors pianistiques de chacune des pièces et offre à la chanteuse l’écrin dans lequel elle brille de mille feux. Malgré la réverbération du lieu qui nous fit perdre quelques nuances dans les crescendos, la voix bien éduquée de agit comme par magie. Les Fêtes galantes de Claude Debussy, sur des poèmes de Paul Verlaine, appartiennent à la même période symboliste, d’une esthétique assez proche de celle de son aîné. La première mélodie En sourdine, est d’une émotion contenue avant que n’éclatent dans Fantoches, les rythmes saccadés, les trilles, les vocalises qui semblent tout balayer sur leur passage. L’émouvant Clair de lune, sans doute la page la plus romantique, referme le dernier volet du triptyque.

Les voluptueuses mélodies sur des textes de Pierre Louÿs, Trois chansons de Bilitis, appartiennent à une autre période, celle qui prépare le récit de Pelléas et Mélisande. C’est le domaine de la possession amoureuse, de la troublante chevelure des femmes, des fantasmes oniriques. L’adéquation des deux artistes donne un contour sensible à ce cycle. Cette poésie archaïsante relevée par la fluidité pianistique est à l’opposé de l’artifice superfétatoire des Filles de Cadix, sur un poème d’Alfred de Musset (La Chanson espagnole) et une musique de Léo Delibes. Ici tout est rythmes vifs, espagnolades et castagnettes, harmonies piquantes. Le piano sonne comme une guitare forcenée. Clin d’œil d’exotisme frivole qui clôt la première partie du programme.

On appréciera davantage La captive d’Hector Berlioz sur un très beau poème de Victor Hugo. C’est la douce mélancolie de la jeune femme esseulée, extrêmement bien sentie et caractérisée par l’interprète qui se laisse bercer par les silences avant de reprendre les derniers vers : «La nuit, j’aime être assise, Être assise en songeant, L’œil sur la mer profonde, Tandis que, pâle et blonde, la lune ouvre dans l’onde Son éventail d’argent. »

Autre changement d’atmosphère avec les trois Chansons Madécasses de Maurice Ravel sur des textes d’Évariste Désiré Parny. C’est une fois de plus l’érotisation de la femme étrangère, Nahandove, celle issue d’un autre monde. Ces chants malgaches, anticolonialistes, comme Aoua ! relèvent d’un exotisme raffiné en trois mélodies fort différentes. La dernière, Il est doux de se coucher, rappelle la même thématique et l’atmosphère orientale d’Asie dans Shéhérazade. L’intelligibilité du texte, le respect des mots, tout convient à la voix de Renée Lapointe, avec des aigus percutants et des graves bien appuyés.

On entend trop peu souvent les mélodies d’Arthur Honegger et c’est dommage. Les six villanelles qui constituent le cycle de Saluste du Bartas, sur des poèmes de Pierre Bédat de Montlaur est un chef-d’œuvre ignoré des chanteurs. Le Château du Bartas, mélodie toute extérieure comme une marche de conquête, nous entraîne par le rythme, tandis que Tout le long de la Baïse (le tréma est d’importance !) est une page intime évoquant le lieu de promenade du poète calviniste Guillaume Saluste du Bartas, tout transi d’amour. Ajoutons, à point nommé, la venue de la «souveraine exquise» et «Marguerite de Navarre Par un jour brûlant d’été», qui semblait tomber bien à propos.

Francis Poulenc mit en musique quelque 33 poèmes de Guillaume Apollinaire. Il demeure le musicien intimement associé à la poésie surréaliste. Nul autre que lui n’a réussi à faire ressortir le sel d’une poésie souvent perçue impropre à la musique. La partie pianistique, comme c’est souvent le cas chez ce compositeur, est à l’égal de la partie vocale. Diction exemplaire, jamais maniérée, intelligence du texte interprété avec style, ce sont les qualités premières pour bien chanter la mélodie française. S’ajoute la voix exquise de Renée Lapointe que l’on aimerait entendre plus souvent.

En rappel, la Chanson triste de Henri Duparc sur un poème de Jean Lahor, nous laisse sur une note quelque peu dissonante, une page troublante, d’une poignante émotion, peut-être une des plus belles mélodies de l’art vocal français. On aurait pu s’attendre pour clore le récital, à quelque mélodie de Poulenc, Les chemins de l’amour, par exemple, en apparence moins étrange dans ce parcours. Elle a préféré l’expression de la douleur et nous laisser avec «un doux clair de lune d’été…pour fuir la vie importune».

Elle était au rendez-vous en cette nuit chaude de juillet. Sa lumineuse rosace se profilait sous la voûte de l’immense cathédrale nocturne. Quelques-uns, recueillis, goûtaient les derniers effluves d’échos sonores, n’ayant pas l’air de croire à leur bonheur, aux chants du clair de lune.

Crédit photographique : www. reneelapointe. com

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Lanoraie. Église Saint-Joseph de Lanoraie. 19-VII-2005. Ernest Chausson (1855-1899) : Sept mélodies opus 2. Claude Debussy (1862-1918) : Fêtes galantes (Premier Recueil) ; Trois chansons de Bilitis. Léo Delibes (1836-1891) : les Filles de Cadix. Hector Berlioz (1803-1869) : La captive opus 12. Maurice Ravel (1875-1937) : Chansons Madécasses. Arthur Honegger (1892-1955) : Saluste du Bartas. Francis Poulenc (1899-1963) : Quatre poèmes de Guillaume Apollinaire. Renée Lapointe, mezzo-soprano. Louis-Philippe Pelletier, piano.

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