Pedro de Freitas Branco : Boléro, mon amour

À emporter, CD, Musique symphonique

Manuel de Falla (1876-1946) : El Amor Brujo (L’Amour sorcier). Joaquín Turina (1882-1949) : La procesión del Rocio opus 9 ; Canto a Sevilla opus 37 ; Danzas fantasticas opus 22  ; La oración del torrero opus 34. Maurice Ravel (1875 – 1949) : Alborada del Gracioso ; La Valse ; Pavane pour une infante défunte ; Boléro. Inès Rivadeneira (El Amor Brujo), Lola Rodriguez de Aragon (Canto a Sevilla), chant, Orchestre Symphonique de Madrid (Orchestre Arbos), Orchestre du Théâtre des Champs-Élysées (Ravel). Direction : Pedro de Freitas Branco. 2 CD EMI classics 5864742. ADD mono enregistrés à Madrid et Paris en 1953. Direction artistique : Serge Moreux. Prise de son : André Charlin. Notice (engagée et soignée) de Jean-Charles Hoffelé : français/anglais. Paroles non reproduites. Durée : 74’37 et 70’58.

 

A ceux qui, à l’instar de Ravel lui-même, considèrent que le Boléro n’est pas de la musique, la publication de l’interprétation de (1896-1963) réalisée en 1953 et jamais éditée en CD offre une occasion inespérée de changer d’avis. De grands noms de la musique française de l’époquese sont réunis pour les enregistrements révélés ici : le musicologue Serge Moreux en directeur artistique de la firme Ducretet-Thomson, l’ingénieur du son André Charlin, et enfin le chef Freitas Branco. Si ce dernier n’était pas français mais bien portugais, il était un proche et même un ami de Ravel. Le compositeur, piètre chef d’orchestre, s’en était remis à lui au début des années 30 pour l’interprétation de ses œuvres aussi bien en concert qu’au disque. C’est ainsi que le Concerto pour piano en sol, officiellement dirigé par Ravel, le fut en réalité par son protégé.

Le Boléro de Freitas Branco se distingue en premier abord par sa lenteur, avec une durée de 18’31. Il s’agit probablement de la plus lente interprétation de la discographie, la norme-étalon ayant été établie en 1930 en 16’24 avec l’ par le trio (officiellement à la direction) – Albert Wolff (réellement à la direction)- Freitas Branco (qui avait réalisé le déterminant travail de préparation de l’orchestre). Mais l’essentiel est ailleurs, il est dans l’espace d’interprétation offert aux solistes de l’orchestre, qui ont chacun le loisir d’exprimer la couleur de leur instrument, leur individualité. Nous ne sommes plus dans l’habituelle étude pour orchestre où tout se joue dans l’art de faire monter et culminer le crescendo à travers une succession d’expositions. Nous sommes dans une musique qui vous emmène, loin, en Orient, un Orient rêvé où l’on entend un « folklore imaginaire » comme l’avait dit Serge Moreux en parlant de Bartók. Nous sommes dans les années cinquante avec l’Orchestre National de la Radiodiffusion Française (rebaptisé Orchestre du Théâtre des Champs-Élysées pour des raisons de contrat), les pupitres ont de la saveur, de l’âme, et André Charlin n’est probablement pas pour rien non plus dans le la présence donnée à chaque instrument. Freitas Branco, sûr de « son » Ravel, ne fait pas exploser les canons de l’interprétation de l’œuvre dans le but de se différencier, il n’affiche pas de prétention musicologique. Il a seulement une vision partagée avec ses partenaires, celle d’un Boléro fait musique. L’interprétation des autres œuvres de Ravel est également de haute facture, dans un style qui sait se faire sec ou emporté, la Pavane pour une infante défunte étant probablement la plus frappante, d’une poésie hors du temps à l’étonnante suavité des timbres.

L’autre trésor de ce coffret est L’Amour sorcier, de . Pour l’occasion, l’équipe menée par Moreux s’était déplacée la même année en Espagne pour enregistrer l’Orchestre Symphonique de Madrid. Quel que soit le soin apporté par Freitas Branco à diriger les pièces de , la comparaison avec Falla est cruelle. L’art de ce dernier brûle de sincérité quand celui de Turina se répand en formules décoratives. Des Canto a Sevilla à La oración del torero, les titres de Turina sont alléchants et la réalité bien fade. L’Amour sorcier donc. Dans cette œuvre-phare, les interprètes espagnols tiennent le haut du pavé, et des anciens aux modernes, du très élégant Ataulfo Argenta et l’Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire (EMI) au très gitan Josep Pons et l’Orquestra de Cambra Teatre Lliure de Barcelona (Harmonia Mundi), on pouvait penser qu’ils avaient cerné le sujet. Mais c’était sans compter ce diable portugais de Freitas Branco qui nous laisse une version noire, concentrée, et nous plonge dans un Falla des origines, essentiel. Gloire à Serge Moreux pour avoir eu l’intuition de préserver les témoignages de ce chef oublié. Jean-Charles Hoffelé nous révèle que des concerts ont été captés par la Radiodiffusion Française. Pour l’amour de Freitas Branco, rendez-les nous!

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