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Luis et Pedro de Freitas Branco par João Maria de Freitas Branco

Imaginez que Claude Debussy et Pierre Monteux étaient frères, qu’ils étaient les descendants directs de François 1er et du baron Haussmann, et vous aurez une idée de ce que peut représenter pour le Portugal le compositeur (1890-1955) et son frère le chef d’orchestre (1896-1963). Au moment où le pays célèbre le Cinquantenaire de la disparition de Luis par un festival qui voit pour la première fois l’interprétation de l’intégralité de son œuvre – alors qu’EMI a enfin réédité de précieux enregistrements de Pedro – ResMusica est allé à la rencontre de João Maria de Freitas Branco, petit-fils du compositeur et principal dépositaire de l’héritage artistique de cette fratrie exceptionnelle. Entretien tenu en français, à Lisbonne, le 28 septembre 2005.

ResMusica : Ravel disait avoir rencontré «son» chef d’orchestre en , et l’édition récente du double CD EMI «Les Rarissimes» confirme ce sentiment d’intime compréhension de l’œuvre du compositeur français. Comment définiriez-vous son art de la direction ?

João Maria de Freitas Branco : La première fois que Ravel a entendu Daphnis et Chloé dirigé par mon grand-oncle, il était assis à côté de sa femme, Marie Levêque de Freitas Branco – elle était française. Il lui a dit «Vous savez, je n’ai jamais eu l’idée que Daphnis était une œuvre de grands effets». Ravel avait trouvé une dimension nouvelle dans son ballet. Messiaen aussi avait admiré cette capacité qu’avait le chef d’orchestre d’être le révélateur d’une œuvre.

RM : Comment expliquez-vous qu’il ait si peu enregistré ?

JMFB : Il n’a pas compris l’importance de la technologie, du disque, on peut dire qu’il était l’antipode de Karajan. J’avais huit ans quand mon oncle s’est éteint, j’en ai gardé le souvenir d’un homme austère. C’était un gentleman, catholique et monarchiste, très conservateur – notre famille compte dans ses ancêtres deux rois et des personnages importants comme le Marquis de Pombal (1). Il n’était pas intéressé par la gestion de sa carrière. New-York, Chicago l’ont invité à diriger, et rendez vous compte, il n’a pas répondu. Il n’a fait aucun effort, c’est catastrophique. S’il avait enregistré on parlerait de lui comme d’un des plus grands chefs. En URSS, la critique était enthousiaste sur ses Prokofiev. En Espagne et en France il était particulièrement célébré aussi, je peux vous retrouver les critiques de l’époquesur ses Ravel !

RM : Heureusement, il semble qu’il reste des enregistrements de concerts pour la radio ? 

JMFB : Oui, mais après la Révolution du 25 avril (2), la Radio portugaise a effacé des bandes. Il a énormément dirigé à l’étranger, plusieurs centaines de concerts, dont plus de 300 seulement en France, mais avec la dictature et tous les régimes obscurantistes qui ont précédé, il n’y a pas au Portugal une tradition de haute culture… c’est une tragédie. Il y a une dizaine d’années la maison de disques Strauss a publié douze disques provenant de concerts subsistants, puis le label a fait de mauvais investissements qui l’ont mené à la faillite. On doit pouvoir encore trouver ces disques. (3)

RM : Est-ce que le chef a défendu l’art de son frère compositeur ? 

JMFB : Bien sûr, il a par exemple assuré la création à titre posthume de la Symphonie n°4. C’était extrêmement émouvant pour mon père, João de Freitas Branco, lui-même musicologue réputé. Mon grand-père a été le professeur de son frère quand celui-ci était enfant, mais on ne peut pas pour autant parler d’influence. Sauf sur un point, Luis défendait la liberté de l’interprétation, et son frère partageait cette conception.

RM : La liberté de l’interprétation, c’est-à-dire dans le sens qu’en donnait Furtwängler, c’est-à-dire de diriger une œuvre en retrouvant la fraîcheur de l’acte créateur du compositeur ?

JMFB : Non, ce n’est pas ça, c’était plutôt le fait de révéler à l’auteur des choses qu’il n’avait pas imaginé.

RM : Quel a été l’apport de à la musique, en quoi est-il encore aujourd’hui important au point que votre pays lui consacre un festival qui verra l’intégrale de ses œuvres ? (4)

JMFB : Il a apporté la modernité dans la musique du Portugal, autant par ses œuvres que par sa nouvelle conception de la musique. En 1913, il a fait scandale à Lisbonne avec la création de son poème symphoniqueOs Paraísos Artificiais (Les Paradis Artificiels), qui introduisait l’impressionnisme de Debussy et l’atonalité de Schönberg. Pour les Portugais, l’artiste a une inspiration mystérieuse, qui vient des cieux ; il n’a pas de conception scientifique de son métier. Mon grand-père était, au contraire, un partisan de l’objectivité, comme son ami José Viana da Mota, le plus grand pianiste portugais, qui avait étudié avec Liszt et qui a réformé le conservatoire de Lisbonne après la Première Guerre mondiale. Pour eux, un bon musicien devait avoir une culture universelle, connaître la philosophie, la langue anglaise, la littérature anglaise, la physique, l’acoustique. Au cours de sa vie, le style de mon grand-père a évolué de manière conservatrice vers le néo-classicisme pendant que ses conceptions du monde évoluaient vers le socialisme et toujours davantage en opposition avec la tradition de poésie et d’intuitivité subjective portugaise. Il a été un rationaliste et un défenseur de l´éclectisme – caractéristique de son œuvre.

RM : Ce «Festival Luis de Freitas» est l’apogée de la reconnaissance du compositeur, avez-vous d’autres projets ?

JMFB : Oh, il y a beaucoup à faire encore. Mon grand-père a écrit une œuvre très importante à mon avis, son journal d’idées pendant 25 ans. Ce texte de 1500 pages manuscrites est encore inédit. Il n’y parle pas seulement, ni principalement, de musique mais de philosophie, de politique, de religion, de littérature, c’est le témoignage d’un intellectuel qui pense les événements de son temps. C’est une œuvre très critique contre la société et l’Eglise catholique, sans équivalent dans ce pays. Jusqu’à présent une partie de la famille s’est opposée à ce que ce texte soit publié. Un autre grand projet est l’édition de l’intégrale de ses partitions, notamment celle des Paradis Artificiels ainsi que le Quatuor qu’il avait dédié à Viana da Mota.

RM : Comment expliquez-vous qu’une œuvre fondatrice pour votre pays comme les Paradis Artificiels n’ait jamais été publiée ?

JMFB : C’est le résultat de toutes ces années de répression et du boycott de l’Eglise catholique face à ce qui est révolutionnaire.

RM : Y a-t-il une anecdote que vous aimez particulièrement ?

JMFB : Oui, par exemple Ravel n’appréciait pas du tout Toscanini. Un jour le compositeur a assisté avec mon grand-oncle à un concert à Paris où le chef dirigeait le Boléro. A la fin du concert, Ravel était très nerveux sur sa chaise : «Non, Pedro, je ne veux pas aller dans sa loge». Son ami insista : «Ça n’est pas possible, Toscanini c’est Toscanini, il faut y aller». Ravel finit par accepter et se rend dans la loge de l’artiste, où il salue Toscanini. Celui-ci lui demande : «Qu’est-ce que vous pensez de mon interprétation?» Ravelrépond «Ce n’est pas ce que je veux», ce à quoi Toscanini rétorque «Si on interprète comme vous l’avez écrit c’est insupportable». Ravel ressort sans rien dire de la loge, et une fois sorti du théâtre confie à Pedro : «Cet Italien n’a pas compris que je veux que ce soit insupportable!»

(1) Premier Ministre lors du tremblement de terre de 1755, il organisa la reconstruction de Lisbonne et traça le dessin en damier de la ville nouvelle, lui donnant sa physionomie moderne.

(2) La révolution du «25 avril», plus connue en France sous le nom de «Révolution des œillets», entraîna en 1974 la chute du successeur du dictateur fasciste Salazar, Marcello Caetano. Ce dernier, au pouvoir depuis 1968, avait dans les premiers temps tenté une certaine ouverture libérale du pays.

(3) L’esprit aventureux du chef d’orchestre se révèle alorsdans cesinterprétations de compositeurs rares à l’époque comme Martinu, Vaughan Williams, Ernesto Halffter, Roussel, Florent Schmitt, Luis Freitas Branco. Des solistes prestigieux sont à l’affiche, tels que David Oïstrakh ou Emil Gilels.

(4) Festival Luis de Freitas Branco, du 1er octobre au 30 novembre 2005.

Crédits photographiques : © Jean-Christophe Le Toquin

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