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Joseph Jongen, un remarquable compositeur de musique de chambre

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Joseph Jongen (1873-1953) : Quatuor à clavier op. 23 ; Trio pour piano, violon et alto op. 30. Ensemble Joseph Jongen : Diane Andersen, piano ; Eliot Lawson, violon ; Jacques Dupriez, alto ; Mark Drobinsky, violoncelle. 1 CD Cyprès CYP1638. DDD. Enregistré à Bruxelles en mai 2003. Notices quadrilingues (français-néerlandais-anglais-allemand) excellentes. Durée : 78’33’’.

 

Ce disque généreux (plus de 78 minutes) du label belge Cyprès confirme, s’il en était encore besoin, la remarquable affinité de la pianiste avec la musique de (rappelons qu’elle est la présidente de l’association « Les amis de Joseph Jongen » qu’elle a créée). Nous savions déjà, grâce à la publication des deux coffrets Pavane, qu’elle est une admirable soliste. Par ce CD nous constatons également sa totale maîtrise en tant que chambriste. Cette constatation pourra paraître superflue, car enfin, depuis des années, nous enchante par ses admirables interprétations tout aussi intelligentes que sensibles d’un répertoire pianistique remarquablement varié et éclectique. En tant que chambriste, il suffira d’évoquer les interprétations désormais légendaires et de référence des œuvres pour piano et violon de Béla Bartók avec André Gertler (Supraphon).

Il était vraiment approprié de réunir sur ce CD ces deux œuvres essentielles de , qui constituent un apport essentiel à la musique de chambre à clavier. Tout à l’ivresse de l’acte créateur après avoir remporté le Premier Grand Prix de Rome en 1897 avec sa Cantate Comala op. 14, notre compositeur voyage pendant quatre années à travers l’Europe : voyages fructueux que marque une nette évolution de son esthétique. Il en rapporte plusieurs œuvres importantes qui, si elles font partie des commandes « obligées » du Concours, n’en sont pas moins inspirées : une Symphonie op. 15 (1898), un Concerto pour violon op. 17 (1899), un Concerto pour violoncelle op. 18 (1900), et ce Quatuor à clavier op. 23 (1902) dédié à Vincent d’Indy, œuvre ambitieuse et de vaste envergure (près de 50 minutes!) d’un compositeur étonnamment doué. De structure classique traditionnelle en quatre mouvements, ce Quatuor pour piano, violon, alto et violoncelle s’introduit par une double exhortation impérieuse du piano solo à laquelle répondent timidement les cordes ; le dialogue se construit progressivement entre les quatre instruments pour aboutir, après quatre minutes d’arabesques, à un Allegro décidé en forme-sonate : celui-ci débute par une ample mélodie au violoncelle qui formera la base de ce mouvement où l’on retrouve des échos de d’Indy et Chausson. Le deuxième mouvement a la forme d’un scherzo léger et fantasque dans le style de Saint-Saëns et même Fauré – on peut penser ce qu’on veut de Saint-Saëns, mais obligation est de reconnaître qu’il fut le précurseur en France de la renaissance de la musique de chambre, et ses héritiers spirituels en ont parfaitement tiré les leçons. Le troisième mouvement constitue le cœur de l’œuvre, sorte de magnifique andante qui déroule son discours plein de noblesse de manière la plus naturelle : ici aussi on peut évoquer l’influence de Chausson, bien que le style de Jongen soit présent à chaque mesure. Enfin le Final radieux réalise une synthèse très réussie des éléments précédents – on ne peut pas toujours en dire autant des finales franckistes – dévoilant à l’évidence un compositeur en plein possession de ses moyens et envisageant son avenir d’artiste avec une totale confiance.

Par rapport au Quatuor, le Trio op. 30 (1907) pour piano, violon et alto s’affranchit de la structure classique traditionnelle en ce sens qu’il est en trois mouvements plus libres en leur inspiration : Prélude, Variations et Final. Le Prélude, plus tourmenté que de coutume chez le compositeur, est de forme ABA avec coda qui seule apportera l’apaisement nécessaire à la transition vers les Variations. Celles-ci débutent presque innocemment, pour parcourir ensuite toute la gamme des sentiments, et enchaîner directement sur le Final, mi-variations, mi-rondo, qui s’épanouit en une joie de vivre et un optimisme des plus communicatifs. La formation piano, violon et alto est plutôt rare en musique de chambre ; elle se justifie chez Jongen comme témoignage d’amitié vis-à-vis de deux de ses amis, dédicataires de l’œuvre, le violoniste Émile Chaumont et l’altiste Oscar Englebert, tous deux par ailleurs pédagogues réputés (Oscar Englebert sera notamment le professeur d’alto d’un autre compositeur liégeois, Jean Rogister, remarquable altiste et également compositeur renommé). Ce sont eux qui en donnèrent la première audition à Bruxelles le 11 mars 1907, avec Joseph Jongen au piano.

Dans ces deux œuvres, la partie de piano est redoutable et montre bien la totale maîtrise de Jongen non seulement comme organiste, mais également en tant que pianiste. Il était également privilégié de pouvoir disposer d’instrumentistes à cordes exceptionnels, car les parties qui leur sont dévolues ne sont pas moins périlleuses. En choisissant l’Ensemble Joseph Jongen, au nom prédestiné, pour l’interprétation de ces deux partitions, l’éditeur Cyprès a été bien inspiré, car les musiciens de cet ensemble sont d’admirables chambristes en communion totale avec la musique de Jongen, à laquelle ils rendent complète justice. Signalons que les partitions de ces deux œuvres sont disponibles au CeBeDeM (Centre Belge de Documentation Musicale, ).

La prise de son est très naturelle et dans l’esprit chambriste qui sied à ces musiques raffinées. Raffiné est effectivement l’art de Joseph Jongen, cet art de styliste aristocratique qui a su préserver sa véritable personnalité à travers les influences diverses qui l’ont enrichi sans l’asservir. On le disait franckiste et, bien sûr, il s’inscrivait à certains égards dans la lignée de Franck, mais il n’en était pas prisonnier et toute son œuvre montre bien que jusqu’à son dernier jour, il a su conserver la fraîcheur de son esprit, la jeunesse de son inspiration et cette constante disponibilité qui explique son inlassable éclectisme.

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Joseph Jongen (1873-1953) : Quatuor à clavier op. 23 ; Trio pour piano, violon et alto op. 30. Ensemble Joseph Jongen : Diane Andersen, piano ; Eliot Lawson, violon ; Jacques Dupriez, alto ; Mark Drobinsky, violoncelle. 1 CD Cyprès CYP1638. DDD. Enregistré à Bruxelles en mai 2003. Notices quadrilingues (français-néerlandais-anglais-allemand) excellentes. Durée : 78’33’’.

 
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