Éditos

Tristes Victoires

Victoire de la musique classique 2006

Une semaine après les Victoires de la Musique Classique, et quelques jours avant les Victoires de la Musique (tiens? les variétés et musiques actuelles sont « la » Musique… la seule et vraie?) il est temps d’en faire le bilan. Comme tout palmarès, celui-ci est bien sûr contestable. Des jeunes artistes, des révélations, des ensembles ou des disques, il n’y en a pas trois par an qui se distinguent, et le « prix » ne revient qu’à un d’entre eux par catégorie. Il faut donc faire des choix, forcément arbitraires. Mais derrière les artistes se cachent des agents ou des maisons de disque, et là, ce sont souvent les mêmes noms qui reviennent. Ces 13èmes Victoires sont surtout celles de Naïve…

Passons sur l’enrobage de l’émission, le plaisir de l’œil devant le petit écran selon France-Télévision ne fait visiblement pas bon ménage avec les exigences artistiques de musiciens jouant en direct. L’Orchestre Philharmonique de Strasbourg, au lieu de la traditionnelle disposition en arc de cercle, se trouve mis en losange, avec les pupitres de violoncelles et contrebasses exilés loin à la droite du chef. Il faut bien que le rail des caméras et les différents câbles passent quelque part… Tant pis pour l’homogénéité de l’ensemble. D’ailleurs, musicalement, le plus vieil orchestre de France n’a pas spécialement brillé sous les projecteurs : sonorités aigres, justesse approximative, bref toute une série de défauts qui font penser à une préparation rapide des morceaux qui sont pour la plupart des « tubes » du répertoire.

Naïve, label « indépendant » qui grossit de plus en plus, a remporté une majorité de Victoires. On ne peut évidemment que se féliciter d’un tel évènement : les majors perdent du terrain et sont moins omniprésents. Mais entre EMI, Universal, BMG et Warner, cela fait longtemps que ces mastodontes ne misent plus sur leur rayon classique… Il reste d’autres distributeurs et éditeurs courageux, qui continuent à croire en leur métier : Codaex, Intégral, Abeillemusique, Harmonia Mundi, Alpha, Alia Vox, … étrangement absents (ou presque) des festivités. La remise d’une Victoire d’Honneur à Louis Bricard, ancien patron de ces Victoires, et surtout fondateur d’Auvidis, devenu le « bras classique » de Naïve, ne peut qu’entretenir la confusion. Une autre Victoire d’Honneur revient à Teresa Berganza, comme couronnement de sa carrière. Outre l’émotion suscitée, fallait-il mettre en scène ces adieux éternels? La précédente édition nous avait fait le coup avec Montserrat Caballé : la voix d’antan n’est plus que l’ombre d’elle-même, à quoi s’ajoute le ridicule d’un « O moi babbino caro » d’une diva de 72 ans implorant son père. A 70 ans Teresa Berganza chante les misères (extraite d’une zarzuela) d’une jeune fille lavant des verres au fond d’un bar, genre « Jenny et les Pirates » d’un Opéra de quat’sous version latino. Si le métier reste indéniable, c’est une lapalissade que de dire que la voix n’est plus là, bien qu’à son âge elle garde une forme étonnante. Mais faut-il montrer au « grand public » (puisque ce genre d’émission s’adresse à lui) comme représentatif des ors de l’art lyrique ce genre de spectacle navrant? 

Concernant les DVD on ne peut que rester perplexe… Entre d’indéniables réussites (le Rossignol, la Grande-Duchesse de Gérolstein, les Troyens) se faufile une série de documentaires signés Jean-François Zygel (Naïve), eux aussi forts réussis. Comment mettre en parallèle et faire un choix sur deux genres totalement différents qui n’ont en commun que le support? Concernant le choix des Leçons de musique, ce n’est après tout que justice puisque nous possédons enfin des émissions pédagogiques du style de celles de Bernstein ou Rattle. Mais on ne peut que se demander où est passé le Bourgois Gentilhomme du tandem Dumestre/Lazar, meilleure vente en DVD classique de l’année 2005.

La musique contemporaine n’est pas mieux lotie. Thierry Escaich -dont les dernières parutions sont distribuées par Naïve- revient pour la troisième fois, une de ses œuvres sera donc jouée pour les 14èmes Victoires. Le primé de l’an passé, Philippe Hersant, nous a gratifié d’une pièce aussi courte qu’inintéressante. Voila ce qu’est la musique d’aujourd’hui pour le « grand public » : une resucée de Debussy et Ravel, propre et lisse à souhait, tout à fait correcte… Le succès de Présences 2006 peut en témoigner. et Yves Prin ont dû bien comprendre qu’ils étaient trop « modernes ».

Parmi les « révélations internationales » s’est distinguée Marcela Roggeri, une des rares nommées qui possède des enregistrements distribués en France par… Naïve. Et Anne Gastinel, « soliste de l’année » a chaleureusement remercié Hervé Corre de Valmalette, éditeur du label Transart, distribué parNaïve. On peut se demander dans cette dernière catégorie la raison de la présence de Cyril Huvé, pianiste qui a relativement fait peu parler de lui depuis plusieurs années – si ce n’est des concertos de Mozart sur pianoforte distribués par Naïve. Enfin la remise de la Victoire pour « l’ensemble de l’année » est revenue fort logiquement au chœur de chambre Les Elemens, candidat malheureux les années précédentes. Il est vrai qu’en ce domaine, se tailler une place derrière l’omniprésent Accentus, multirécidiviste des Victoires ces dernières années, est peu aisé. Musicatreize peut en témoigner, après une première Victoire en 1992 (quand toutes les musiques étaient primées la même soirée) et de nombreuses nominations par la suite. Leur remarquable DVD/livre paru en 2004 chez Actes Sud n’a visiblement pas séduit le comité de sélection l’an passé.

Seule (bonne) surprise : Rittrato Concertante et autres œuvres de Jean-Louis Agobet, « enregistrement de l’année », dont les ventes sont plus que confidentielles (400 exemplaires). Qu’un tel disque de musique contemporaine peu diffusé, d’un label indépendant (Abeillemusique) soit primé fait figure d’OVNI… Surtout qu’il avait en face les airs de Gounod et Massenet par Rolando Villazon et « Opera proibita » de Cecilia Bartoli.

Sites des Victoires de la Musique Classique

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