L’intégrale oubliée par Jochum

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Ludwig van Beethoven (1770-1827). Symphonies n°1 à 9. Kiri Te Kanawa, soprano ; Julia Hamari, alto ; Stuart Burrows, ténor ; Robert Holl, basse ; London Symphony Chorus, London Symphony Orchestra, direction : Eugen Jochum. 5 CD Disky Classics HR 706162. Enregistrements de 1976 à 1978. Pas de notice.

 

La sortie en CD de cette intégrale des symphonies de Beethoven aurait dû être chroniquée il y a longtemps : bien avant l’existence de ResMusica, et même avant le développement d’Internet. Enregistré en 1976-1978, ce cycle est le troisième mené par après celui des années 1950 capté à Hambourg et Berlin (DG), et celui de la fin des années 60 au Concertgebouw d’Amsterdam (Philips). Cette intégrale londonienne a été proposée très peu de temps en disques vinyles, puis rapidement mise hors jeu par l’arrivée du disque compact, elle ne fut pas reprise sur le nouveau support par EMI, (sauf au Japon, ainsi que la n°9, furtivement éditée en collection économique). L’écoute de ces disques rend cette décision difficilement compréhensible, car on a ici une véritable intégrale de chef, une des dernières à incarner la grande tradition d’interprétation romantique de Beethoven. Tout n’y est cependant pas parfait : les deux premières symphonies sont assez massives et pesantes, trop carrées : Jochum les dirige comme les suivantes, semblant les sur-interpréter et leur donner une étoffe qu’elles n’ont pas encore tout à fait. La Symphonie n°7 constitue également une certaine déception, elle danse sans beaucoup d’agilité, l’Allegretto, marmoréen, manque de tension et l’Allegro con brio final est asséné : plus brutal que dynamique.

Le reste du coffret est par contre de très haut niveau, et mérite largement le détour. Au sommet de cette intégrale, une Eroïca globalement assez lente, mais jamais traînante, d’une puissance et d’un engagement extraordinaires, avec un premier mouvement d’une hauteur de vue saisissante, au développement serré et dramatique, une Marcia funebre brûlante, toute en tension, et un finale grandiose, dont la coda est coiffée par une accélération vertigineuse. La Symphonie n°5 est de la même veine, assez lente, puissamment dramatique, intensément subjective, les changements de tempo sont nombreux, le rubato est large et la pâte orchestrale assez épaisse, mais quel engagement dans le premier mouvement, haletant et déchaîné, et quel lyrisme dans l’Allegro final, vrai chant de victoire et de fraternité. Au milieu de tous ces monuments, la Symphonie n°8 fait figure de détente bienvenue, Jochum en dirige les mouvements centraux avec une bonhomie souriante, tandis que les mouvements extrêmes, assez furieux, ne manquent pas de vigueur.

La Symphonie n°4 est plutôt rustique et d’allure robuste, d’une santé roborative, elle chemine sous une lumière ardente mais un peu crue. La Pastorale a un ton assez sévère, le premier mouvement est un peu cérémonieux, mais la scène au bord du ruisseau est d’une poésie intense et grave, l’orage est d’une violence physiquement palpable, et le chant de louange final est d’un lyrisme très généreux. Enfin, ce coffret est clos par une symphonie n°9 incandescente et allante, avec un premier mouvement d’un dramatisme implacable, un molto vivace au son brut, qui est un concentré de puissance et d’énergie, et un adagio lent au lyrisme très sobre. Le dernier mouvement est tellurique, soulevé par un élan profond et sans limite, Jochum y embrase un orchestre transcendé. Cet « Hymne à la joie » est malheureusement défiguré par un chœur poussif (des ténors braillards!). Le quatuor est de haut niveau : le jeune Robert Holl est un peu pâle mais très probe, mais l’élégant Stuart Burrows et l’onctueuse sont vocalement splendides et éloquents.

Du point de vue orchestral, le LSO de ces années-là n’est pas au plus haut de sa gloire, et ce n’est certainement pas à une fête des timbres que l’auditeur est convié. La comparaison avec les sonorités magiques de la Staatskapelle de Dresde enregistrée exactement à la même époque dans la version Blomstedt (Eterna) de ces symphonies est d’ailleurs assez cruelle pour la phalange londonienne qui a pour elle la discipline et l’enthousiasme, et une belle tenue des cordes, mais des solistes parmi les vents assez faibles (le piteux hautbois de l’Eroica), et des cuivres solides mais guère séduisants. Il n’y a pas là de quoi disqualifier ces enregistrements, mais le fait est qu’orchestralement, on a déjà entendu beaucoup mieux.

Le bilan de ce coffret est donc assez facile à tirer : les Symphonies n°1, 2 et 7 sont moyennement convaincantes et assez datées, mais les 4, 6 et 8 sont dans une excellente moyenne, et les 3, 5 et 9 sont, pour leur direction enflammée, des références qui n’auraient jamais dû disparaître des catalogues. Grâce soit donc rendue à l’éditeur SilverOaks, qui via son label Disky Classics, nous donne à entendre à petit prix cette intégrale de haute volée.

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